Aventures et vécu de femmes

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Volume 18 Numéro 6
Joséphine Arsenault, Fondatrice de la Coopérative d'artisanat de l'Île-du-Prince-Édouard, gracieuseté de M. Robert Arsenault.
Joséphine Arsenault, Fondatrice de la Coopérative d'artisanat de l'Île-du-Prince-Édouard, gracieuseté de M. Robert Arsenault.

L'énergie sûre et tranquille des femmes francophones de l'Île-du-Prince-Édouard

Christine Thibaudier-Ness

La force d'une société dépend des responsabilités assumées par chaque membre et de l'esprit d'entreprise sur les plans culturel, politique, économique et social. La participation solidaire de chaque personne contribue au développement social. Ceci, par ricochet, assure la promotion du bien-être collectif et le respect des besoins individuels. Ainsi, tout individu - homme ou femme, jeune ou vieux - est en droit de développer ses talents de façon constructive. Cependant, la collectivité, les traditions et les institutions imposent aux citoyens et citoyennes des gestes, des attitudes et des principes souvent difficiles à oublier, sinon à changer. S'accepter en tant qu'individu à part entière, libre de participer activement au développement de son milieu culturel et social, n'est pas à la portée de tout le monde. Ainsi, il y a seulement une quinzaine d'années, certaines Acadiennes désireuses de jouer un rôle actif dans leur communauté avaient un sentiment d'infériorité. Aujourd'hui, lorsqu'on voit ce que ces femmes francophones sont parvenues à accomplir à l'Île-du-Prince-Édouard, on constate des changements importants. Malgré une existence domestique cloîtrée, les Acadiennes de l'Île ont réussi, en s'appuyant sur leurs traditions, à affirmer leur individualité et à apporter un souffle nouveau à leur société minoritaire 54 . Quelques témoignages Aucune étude n'a été réalisée sur les retombées sociales et culturelles de la contribution des femmes francophones à la vie de leur région. Le présent texte tente de combler ce vide. Il résulte d'une enquête menée auprès d'une poignée de femmes et d'hommes qui ont accepté de partager leurs connaissances sur le rôle joué par les femmes francophones dans leur communauté. Il ne s'agit pas du fruit d'une recherche scientifique basée sur des statistiques ou des documents historiques. Cependant, les témoignages recueillis permettent de découvrir le rôle clé des femmes dans l'épanouissement de la communauté francophone de l'Île-du-Prince-Édouard. Par la description de divers projets, le texte montre l'influence positive des femmes dans la vie sociale, éducative et économique d'une région plutôt connue pour ses attraits touristiques. Aucune distinction n'est faite entre les différentes cultures francophones représentées dans la province, mais les Acadiennes ont priorité. Ce sont elles qui sont à l'origine de nombreuses organisations et entreprises francophones. Penchons-nous donc sur l'histoire de ce groupe doublement minoritaire par sa langue et son statut social. Le passé traditionnel Les documents sur les Acadiennes d'autrefois sont rares, mais ils rapportent des faits importants sur le chemin parcouru pour se libérer des traditions. Ainsi, l'ouvrage de Cécile Gallant, Nous les femmes, publié en 1986, trace un portrait du rôle traditionnel des Acadiennes des générations précédentes. Dans La Voix acadienne, unique hebdomadaire de langue française dans l'Île, quelques articles relatent la participation des femmes francophones aux domaines des arts, de l'économie et de l'enseignement. L'éducation, l'église et la société ont confiné les femmes francophones de l'Île-du-Prince-Édouard à un rôle passif et soumis pendant des décennies, voire des siècles. À en juger par les témoignages qu'a recueillis Cécile Gallant, leur contribution se bornait à élever les enfants que Dieu avait bien voulu leur envoyer et à s'occuper des tâches domestiques. Outre ces tâches innombrables qui les liaient à la maison, les femmes avaient la responsabilité de veiller au bien-être de leurs enfants. Elles devaient leur transmettre les traditions empreintes des valeurs morales et sociales qu'elles avaient reçues de leur mère. Les valeurs morales importantes, qui étaient l'humilité, le don et l'oubli de soi, pourraient se résumer à « faire le bien dans sa communauté » . Cette contribution positive fait grandir non seulement l'individu qui fournit l'effort, en lui apportant un sentiment de bien-être, mais aussi sa communauté . Les valeurs sociales d'esprit d'équipe et de solidarité, qui concordaient avec les valeurs morales, constituaient la base de l'héritage culturel et renforçaient le sentiment d'appartenance 55 à la communauté acadienne. Si l'on se penche sur le rôle des femmes dans la petite région acadienne de l'Île-du-Prince-Édouard, on réalise qu'il reflète une force sage et tranquille. Ces femmes ont été peu influencées par les revendications des mouvements féministes des grandes métropoles canadiennes ou européennes. Les Acadiennes de l'Île-du-Prince-Édouard exercent plutôt leur force en participant activement à la réalisation de projets dans leur communauté. Faire valoir son identité demeure toujours une préoccupation pour une population minoritaire. La survie de la langue française et sa popularité grandissante dans la province dépendent beaucoup de la contribution des femmes. Ceci s'explique en partie par l'histoire des premières écoles françaises de l'Île qui ont vu le jour seulement après 1825. On suppose que les mères ont éduqué les enfants à la maison, même si elles n'avaient pas nécessairement fait des études avancées 56. Quand les premières écoles françaises ouvrirent leurs portes, on confia l'instruction à des jeunes femmes revenues s'établir dans leur milieu d'origine une fois leur diplôme d'enseignante obtenu. Jusqu'à la fin des années 1960, il y avait des écoles à Tignish, à Rustico, à Palmer Road, à Saint-Louis et à Souris57 . L'éducation des élèves plus âgés incombait aux religieuses, dont la présence se fait d'ailleurs encore sentir au ministère de l'Éducation. La tâche a été progressivement confiée à des enseignantes laïques. À l'heure actuelle, on ne trouve presque plus de religieuses dans les écoles. La région acadienne de l'Île-du-Prince-Édouard L'Île-du-Prince-Édouard tient une place privilégiée dans la confédération canadienne. Sa situation géographique, au coeur de l'Acadie, permet à la population francophone d'entretenir des liens culturels étroits avec les populations voisines du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Écosse et de Terre-Neuve. La superficie modeste permet aux différents groupes francophones de se réunir souvent et de se tenir facilement informés des événements sociaux et culturels dans leur province. Il existe trois régions francophones dans l'Île-du-Prince-Edouard : Prince Ouest, la région Évangéline58 et Rustico. La distance qui sépare chacune d'elles pourrait être un facteur d'isolement pour les femmes. Pourtant, une prise de conscience collective semble avoir poussé les femmes à se distinguer dans des municipalités dirigées principalement par des hommes. En participant au pouvoir municipal, elles ont pu influencer des questions touchant directement leurs communautés. Des projets par et pour les femmes Depuis les années 1970, la majorité des femmes francophones de l'Île-du-Prince-Édouard ont effectué un véritable bouleversement en affirmant leur individualité et leurs talents dans un milieu francophone isolé. Leur participation plus directe et visible à l'élaboration, au déroulement et au succès d'activités sociales, professionnelles et culturelles a contribué à la survie d'une identité française à l'Île-du-Prince-Édouard. Elle a aussi permis, et permet toujours, son épanouissement. La Société Saint-Thomas d'Aquin59 est la plus importante et la plus ancienne organisation francophone de l'Île. La majorité de ses membres sont des femmes et à sa tête, on trouve aussi bien des femmes que des hommes. À la rédaction de l'hebdomadaire La Voix acadienne, ce sont des femmes qui oeuvrent en majorité; une femme écrit plus de la moitié des articles. On retrouve aussi des femmes à la tête d'entreprises privées dont une société de services en traduction, un magasin spécialisé dans la préparation de mets fins dans la région de Charlottetown (le seul en son genre à l'Île), la coopérative d'artisanat à Abram-Village et l'Étoile de mer, le plus célèbre restaurant acadien situé à Mont-Carmel dans la région Évangéline. C'est aussi à une femme que l'on doit l'entretien du musée constitué par les fameuses maisons de bouteilles, une des curiosités touristiques les plus anciennes de l'Île-du-Prince-Édouard 60, et les figurines d'Anne aux pignons verts qu'a créées Jeanette Arsenault et qu'elle expose au Gateway Village de Borden. Cette expansion commerciale a pour but de promouvoir des produits et de développer l'économie, mais aussi de faire connaître et apprécier une culture francophone typiquement insulaire. Les femmes sont également visibles dans des services gouvernementaux influents. On en rencontre à la direction du Musée acadien de Miscouche, à la Commission scolaire de langue française de l'Île-du-Prince-Édouard, au Secrétariat des affaires francophones et au Conseil consultatif des communautés acadiennes. Certaines sont commissaires d'école, directrices des deux écoles francophones de l'Île et, en 1999, l'une d'elles est devenue directrice des programmes de français au ministère de l'Éducation. C'est un groupe de femmes de Summerside qui, à partir de 1993, a fait la une de l'actualité nationale en exigeant la création de classes francophones dans cette ville. Leur projet a fait couler beaucoup d'encre, puisque la Cour suprême du Canada leur a donné raison. L'Île-du-Prince-Édouard est une province où l'éducation souffre de compressions budgétaires comme partout au pays. Sur le plan culturel, la présence des femmes francophones de l'Île se manifeste fortement dans le monde des arts, en particulier la chanson. Depuis toujours, les arts permettent aux femmes de conserver, d'élargir et de diffuser le patrimoine historique. La tradition orale des contes, dont les femmes sont principalement porteuses, sert à faire connaître l'histoire de la vie des femmes et de leur région. Les chansons et les contes manifestent aussi le talent artistique des femmes, si bien que l'on pourrait presque affirmer que ce domaine leur appartient 61. Grâce à ce talent, les femmes ont considérablement enrichi l'ensemble du répertoire musical acadien. Par la création, l'interprétation ou la transmission de chansons traditionnelles qui décrivent souvent les activités et la vie des femmes62, les Acadiennes d'autrefois ont légué une tradition d'envergure aux auteures-compositrices et interprètes de l'Île. Aujourd'hui, les femmes et les hommes interprètent ces chansons traditionnelles et transmettent les contes populaires de génération en génération. Un engagement à l'image des préoccupations actuelles Alors qu'elles étaient des mères de famille parfois soumises à la loi de l'Église il y a à peine deux générations, plusieurs femmes dirigent aujourd'hui des projets d'importance pour le développement communautaire. Bien que très actives, les organisations de femmes francophones font très peu parler d'elles. Certaines ont désormais une existence officielle et possèdent des statuts et règlements. D'autres sont des regroupements indépendants qui se chargent d'encourager les femmes à s'informer, à améliorer leur éducation, ainsi qu'à comprendre et à revendiquer leurs droits. Les femmes francophones sont conscientes de leur situation minoritaire, mais elles désirent réaliser des projets dont tout le monde pourra bénéficier. Lors d'une entrevue sur le rôle des coopératives dans la région Évangéline, Joséphine Arsenault admirait l'énergie des jeunes qui ont repris les entreprises, les coopératives et les organisations fondées par leurs aînées. Ceci reflète l'esprit communautaire et coopératif qui anime les femmes francophones qui ont créé des entreprises. M me Arsenault pourrait se vanter d'en avoir elle-même inspiré un grand nombre. Elle a fondé l'une des premières coopératives dirigées par des femmes, la Coopérative d'artisanat, dont le succès ne cesse de grandir après plus de h20 ans d'existence. En 1993, des femmes ont eu l'idée de créer un centre d'accueil pour les personnes âgées. En 1994, pour mieux célébrer la Journée internationale des femmes, le collège francophone de Wellington a donné l'occasion à ses étudiants et étudiantes de participer à une table ronde avec des femmes francophones de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick, au moyen d'ordinateurs et de la téléconférence. Les francophones de l'Île ont accès aux technologies de l'avenir et s'en servent pour le réseautage. Le collège postsecondaire de Wellington, qui offre une formation en administration, est surtout fréquenté par des femmes. Tout en restant dans leur communauté, celles-ci reçoivent une instruction à l'aide des nouvelles technologies de l'information répondant à leurs besoins. Les membres de l'Association des femmes acadiennes et francophones de l'Île-du-Prince-Édouard s'intéressent à des problèmes plus immédiats. Cette association apporte à ses membres et au public des informations d'ordre pratique sur divers sujets comme la santé, le bien-être ou les finances. En raison des préoccupations des femmes francophones au sujet de la violence conjugale, deux membres ont écrit une pièce de théâtre en 1997. Intitulée : Pour le meilleur et pour le pire, cette satire sociale a abordé, pour la première fois à l'Île, ce problème douloureux. Il s'agit d'une oeuvre courageuse et intimiste destinée à informer et à faire réagir les gens d'un milieu isolé géographiquement, culturellement, mais aussi socialement. La pièce illustre bien le courage et la ténacité des femmes francophones de l'Île. Mais plus éloquent peut-être est le succès du projet pancanadien intitulé : Salon Vision Femmes dont la première manifestation s'est déroulée dans la région Évangéline à l'automne 1998. Conçu sous la forme d'une série de conférences, d'ateliers et de tables rondes touchant la santé, l'économie et la justice, le Salon visait à attirer les femmes francophones de toutes les provinces. Le rassemblement de trois jours leur a permis de se retrouver, de s'informer et d'échanger des idées sur leur avenir et celui de leur communauté. Fruit du travail conjoint de la Fédération nationale des femmes canadiennes-françaises (FNFCF) et de l'Association des femmes acadiennes et francophones de l'Île-du-Prince-Édouard, ce premier Salon constituait un nouveau départ pour les femmes de l'Île. Il a fourni la preuve concrète de la solidarité qui lie les groupes de femmes francophones canadiennes et de leur détermination à trouver des solutions aux problèmes qui les préoccupent. Le Salon Vision Femmes leur a donné l'occasion de découvrir de nouveaux talents, d'approfondir leurs connaissances et de démontrer leur volonté d'assurer l'essor de leur région. Il leur a également permis de joindre leurs voix à celles de femmes d'autres régions francophones du Canada pour formuler des objectifs à caractère politique, social ou culturel. La langue et la culture françaises qui caractérisent les projets et les initiatives des Acadiennes de l'Île-du-Prince-Édouard constituent le fondement de leur force. Ce patrimoine a permis à leur région de profiter d'un regain d'idées nouvelles pour se développer. Grâce aux traditions culturelles et linguistiques qu'elles ont préservées et qu'elles continuent d'enrichir, les talents de tous et de toutes trouvent désormais raisons et moyens de s'épanouir. Protégé, nourri et réinvesti par des femmes déterminées, l'héritage acadien unique profite désormais à la collectivité entière.
53. L'auteure remercie celles et ceux qui ont participé à la recherche et à la rédaction de son texte. Sans le soutien et les encouragements de Cécile Gallant, d'Orella Arsenault, de Georges Arsenault, de Robert et Rita Arsenault, pour n'en citer qu'un petit nombre, ce travail aurait été irréalisable. 54. Cécile Gallant, Nous les femmes, Printers Gallery, p. 59. 55. Pour plus d'informations sur le sentiment d'appartenance dans la région Évangéline à l'Î.-P.-É., écouter les commentaires de Paul Gallant dans : L'option coopérative, un film de Brian Pollard, réalisé en 1988 par l'Office national du film du Canada. 56. Marie Anne Arsenault, La femme acadienne. Texte présenté au concours littéraire organisé par le comité du Statut de la femme de l'Île-du-Prince-Édouard, 1980. 57. Aujourd'hui, on trouve l'école François-Buote, au Carrefour de l'isle Saint-Jean, à Charlottetown, et l'école Évangéline, à Wellington. 58. Miscouche est une petite ville rattachée à la région Évangéline. 59. La SSTA est l'organisme porte-parole des Acadiens, Acadiennes et francophones de l'Île-du-Prince-Édouard. Fondée en 1919, elle regroupe plus de 1 200 membres. De son siège social à Summerside, la SSTA pilote une gamme de dossiers dans les secteurs politique, socio-économique et culturel. 60. Un pêcheur acadien à la retraite a entrepris de construire avec des bouteilles recyclées ces maisons qui sont situées sur la route 11 à Cap Egmont. 61. Georges Arsenault, L'Acadienne de l'Île-du-Prince-Édouard et la chanson traditionnelle, p. 5. 62. Ibid., p. 5-6.


Editeur : Fondation ConceptArt multimédia

Source : © Alliance des femmes de la francophonie canadienne