Aventures et vécu de femmes

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Volume 18 Numéro 5
Berthe Castonguay, Athènes, Grèce
Source : Société d'histoire de Toronto, 1965.
Berthe Castonguay, Athènes, Grèce
Source : Société d'histoire de Toronto, 1965.

Berthe Castonguay (1900-1979) et l'enseignement du français à Toronto

Pierre Fortier et Clermont Trudelle

L'histoire ne rend pas toujours justice à ceux ou à celles qui l'ont façonnée. Le travail et l'oeuvre de personnes comme Berthe Castonguay sont donc parfois oubliés. Ce problème est commun lorsque l'on traite de l'histoire d'une minorité qui a souvent des difficultés à se faire entendre et comprendre. Ce texte redonne à Berthe Castonguay la place qui lui revient dans l'histoire de la lutte pour l'enseignement en français à Toronto. L'éducation en français à Toronto au début du XXe siècle À la fin du XIXe siècle, Toronto compte 208 040 habitants dont 3 015 d'origine canadienne-française, soit 1,4 % de la population totale. Ces francophones habitent surtout dans l'est de la ville et se regroupent autour de la paroisse du Sacré-Coeur fondée en 1887. Le curé fondateur de cette paroisse, l'abbé Philippe Lamarche, vient du Québec. L'église, achetée par le Comité de la paroisse et restaurée, se trouve sur la rue King Est. La vie paroissiale s'organise autour d'elle : les baptêmes, les mariages et les enterrements marquent le rythme des jours et des saisons. L'église du Sacré-Coeur sert de centre social et culturel; de multiples activités musicales, théâtrales et sportives ont lieu dans la salle paroissiale. La Caisse populaire y est aussi située. Maintenant que le projet de l'église va bon train, il faut penser à l'école. En juillet 1891, le curé Lamarche en demande une au Conseil des écoles catholiques de Toronto. En septembre de la même année, deux institutrices des Soeurs de Saint-Joseph arrivent pour prendre en charge la direction de l'école. Cependant, ce n'est qu'en 1896 que le Conseil fait bâtir le premier étage de l'école Sacred Heart. Le bâtiment est construit au 53-59 de la rue Sackville, sur des terrains achetés par les paroissiens pour 3 000 $. Quelques années plus tard, on y ajoute un second étage; par la suite, des classes portatives sont aménagées dans la cour. De 1891 à 194335, une douzaine de religieuses des Soeurs de Saint-Joseph assurent l'enseignement. Quelques enseignantes laïques viennent leur prêter main-forte. Dans les années 1920, plus de 200 élèves regroupés en cinq classes la fréquentent. Durant la Première Guerre mondiale, Toronto connaît un accroissement de sa population francophone. De nombreuses familles viennent s'y établir parce que le travail abonde à cause des contrats de guerre. Comme les salaires sont bons, les gens viennent de partout au Canada en quête d'une vie plus prospère. Devant une telle migration et une forte demande de main-d'oeuvre, les francophones songent à établir une seconde paroisse française dans l'ouest de Toronto. En effet, beaucoup de francophones vivent à l'ouest de la rue Spadina, surtout dans le quartier des industries textiles autour des rues Spadina, King et Queen. On a besoin d'ouvriers spécialisés et on les fait venir du Québec. La nouvelle paroisse voit le jour en décembre 1920 et porte le nom de Sainte-Jeanne-d'Arc. Au lendemain de la guerre, il se produit une baisse de la population de langue fran çaise. La paroisse est alors cédée aux catholiques de langue anglaise avant même que l'on ait pu bâtir une école comme prévu. À Toronto, Sacred Heart reste l'école où presque tous les parents francophones envoient leurs enfants. Cette école est dite française, mais la réalité est différente. Elle ressemble en fait à toutes les autres écoles de la Commission des écoles catholiques de Toronto de l'époque. On y suit le même programme, c'est-à-dire que l'histoire, le dessin, l'hygiène, les mathématiques, la grammaire et l'écriture sont enseignés en anglais. Seules les prières et les leçons de catéchisme se font en français. À l'heure de la récréation, dans la cour, on entend le plus souvent parler français. Ceci donne l'impression que l'école est bilingue, mais les programmes et l'enseignement ne le sont pas encore. En 1910, les francophones fondent l'Association canadienne-française d'éducation de l'Ontario (ACFÉO) pour promouvoir l'éducation en français. Ils s'opposent à un groupe conservateur regroupé sous l'ordre d'Orange36, qui préconise l'éducation en anglais seulement. En 1912, le gouvernement provincial conservateur adopte le Règlement XVII qui limite l'enseignement en français et l'usage du français aux deux premières années du cycle primaire. Le Règlement est amendé en 1913 et permet alors une heure d'étude du français par jour. Les années du Règlement XVII sont difficiles à l'école du Sacré-Coeur, car la langue d'enseignement doit être l'anglais. Mais à la maison, à l'église le dimanche et au travail37, les adultes parlent français et encouragent les enfants à en faire autant. C'est une tâche difficile, car les enfants côtoient les élèves des écoles anglaises et sont plongés dans un milieu presque uniquement anglophone. L'abolition du Règlement XVII et la première classe française à Toronto En 1928, au lendemain de l'abolition du Règlement XVII, les écoles primaires franco-ontariennes renaissent. Le français est maintenant autorisé à la fois comme sujet d'étude et comme langue d'enseignement. Mais la cause légitime de l'école bilingue à Toronto, souhaitée par les parents des élèves, prendra plus de 10 ans à devenir réalité. Au printemps de 1937, le projet d'une école bilingue se dessine enfin. Robert Gauthier, inspecteur d'école à Windsor, en est le principal instigateur. Nommé directeur de l'enseignement du français en Ontario, M. Gauthier arrive à Toronto en juillet 1937 et s'attaque au dossier de l'école bilingue. Il est le seul Canadien français au ministère de l'Éducation de l'Ontario à cette époque. Les parents et les membres de l'ACFÉO s'inquiètent des piètres résultats en français des élèves de l'école du Sacré-Coeur. Comme l'écrit Robert Gauthier dans son rapport de 1937, « l'école n'est pas un milieu français; il n'y a aucune motivation pour l'étude du français; depuis 1927, aucun élève n'a subi l'examen de français du ministère de l'Éducation; le personnel enseignant travaille surtout en anglais » . En juillet 1938, la Commission scolaire de Toronto reçoit une pétition signée par 105 pères de famille de la paroisse. Ils réclament l'établissement d'une école bilingue à Toronto. Il faudra attendre encore deux ans. Oh, les beaux jours de 1940! On compte enfin accueillir une classe française à l'école du Sacré-Coeur cet automne-là. Il ne reste plus qu'à trouver « une institutrice qui pourra tenir le coup » , comme le dit Robert Gauthier. En effet, la situation est assez particulière. Dans une école publique située en plein coeur d'une ville anglophone, 19 enfants commencent la première année en français, du jamais vu! L'inspecteur Laurier Carrière suggère à Robert Gauthier le nom d'une excellente institutrice : Berthe Castonguay qui enseigne à Penetanguishene depuis 1935. Mlle Castonguay quitte cette ville un peu à regret, car elle aime beaucoup sa classe de français. Elle décide pourtant de venir à Toronto enseigner dans des conditions matérielles difficiles. En effet, les murs de l'immeuble suintent l'humidité. Comme l'école est voisine d'une cour à charbon, avec le vent, la poussière de charbon s'accumule dans la cour, puis dans les classes. Les demandes répétées de la principale, soeur Médard (Thérèse Asselin), pour faire réparer le bâtiment et améliorer l'éclairage et le chauffage restent sans réponse. De plus, la clientèle scolaire est diversifiée. Les parents riches sont très exigeants, alors que bien d'autres savent à peine lire et écrire. Certains enfants viennent d'aussi loin qu'Oakville pour fréquenter l'école du Sacré-Coeur 38. Tout un défi pour l'enseignante! Durant la première année de Mlle Castonguay à l'école du Sacré-Coeur, Robert Gauthier lui rend visite. « Pourvu qu'elle ne nous abandonne pas avant la fin de l'année 39 » , se dit-il intérieurement. Berthe Castonguay devait sûrement penser avec nostalgie à ses beaux jours à Penetanguishene. Mais « courageuse, elle a fait un succès de cette classe. C'était une tâche presque surhumaine qu'elle avait entreprise, avouera plus tard Gauthier. Et elle l'a menée au bon port40 » . En septembre 1940, commence donc la première classe française à l'école du Sacré-Coeur. La Commission scolaire de Toronto considère qu'elle est fréquentée par des enfants francophones; on y enseigne le français avec la permission du ministère de l'Éducation. Trois ans plus tard, elle devient officiellement la première école bilingue de Toronto. L'institutrice, Berthe Castonguay, a grandement contribué à la réalisation du rêve exprimé par plusieurs familles françaises 20 ans plus tôt. Mais qui est cette femme à qui incombe une si lourde charge? D'où vient-elle? Quelle est sa formation? Comment a-t-elle réussi cette grande entreprise? La vie et la contribution de Berthe Castonguay Berthe Castonguay, fille de Louis Napoléon Castonguay et de Lucie Catherine Legris, naît à Montebello le 6 janvier 1900. Elle grandit et fait ses études dans ce petit village situé sur les bords de la rivière Outaouais. Montebello est bien connu à cause de son ancien seigneur, Louis-Joseph Papineau, qui a été l'un des dirigeants de la rébellion des Patriotes de 1837-1838. Papineau a nommé sa seigneurie à la mémoire du duc de Montebello qu'il avait fréquenté lors de son exil à Paris. Après la fin de ses études au couvent de Montebello en 1918, Berthe enseigne quelques années dans différentes écoles du village et des environs : Notre-Dame-de-Bonsecours, Ste-Angélique et St-André-Avelin. De 1925 à 1939, elle continue sa carrière dans le nord de l'Ontario et enseigne à l'école St-Hilarion (qui devient en 1927 l'École Sainte-Thérèse de l'Enfant-Jésus), située à Cobalt. De 1935 à 1939, elle enseigne à l'école de Penetanguishene. Diplômée de l'École normale de l'Université d'Ottawa en juin 1935, elle poursuit ses études à temps partiel. En septembre 1941, elle obtient un diplôme (Permanent First Class Certificate) qui lui permet d'enseigner le français conformément aux normes du ministère de l'Éducation de l'Ontario. Berthe Castonguay enseignera à l'école du Sacré-Coeur de l'automne 1940 jusqu'au moment où elle prendra sa retraite en 1965. Elle consacre donc 40 ans de sa vie à l'éducation française en Ontario dont 25 à Toronto. Le 14 février 1949, l'ACFÉO reconnaît les services rendus par Berthe Castonguay à la cause de l'éducation catholique et française. Elle lui décerne le diplôme de l'Ordre du Mérite scolaire franco-ontarien. Quelques années plus tard, la Société du Bon Parler français l'honore à son tour. Elle reçoit, en octobre 1952, le diplôme de la Société qui a été fondée en 1923 à Montréal pour sauvegarder la langue française et la fierté nationale canadienne-française. Le 9 novembre 1952, une importante délégation de directeurs de la Société quitte Montréal et ouvre à Toronto sa première filiale en Ontario. Cette société existe encore aujourd'hui sous le nom de Mouvement Parlons Mieux . Les témoignages de ses proches Le 29 mars 1979, après une longue maladie, Berthe Castonguay meurt à Montréal. Tout au long des 27 années où Robert Gauthier est directeur provincial de l'enseignement en français (1937-1964), il a rencontré des milliers d'instituteurs et d'institutrices. Pourtant, il affirme sans ambages : « Jamais je n'ai vu une enseignante aussi dévouée que Berthe Castonguay! 41 »  Au lendemain du décès de Berthe Castonguay, les journaux Le Devoir et Le Droit publient les témoignages d'affection et de reconnaissance de la communauté francophone de Toronto. Dans un article intitulé « À la mémoire de Berthe Castonguay » , Robert Gauthier écrit :
[...] En 1940, année de contradictions! Au moment même où c'est la capitulation en France, c'est la victoire de l'enseignement français à Toronto. En juin 1940, Berthe Castonguay est engagée par la commission scolaire pour fonder la première classe de langue française à Toronto [...] Et elle n'est pas partie; elle est restée plusieurs années et a contribué largement au succès complet de son oeuvre. Je n'hésite pas à dire que M lle Berthe Castonguay est la fondatrice de l'école française de Toronto 42.
Soeur Edna Poirier, de la Congrégation Notre-Dame, a aussi consacré toutes ses énergies à la cause du français à Toronto pendant plusieurs années. Directrice de l'école du Sacré-Coeur de 1943 à 1952, elle a bien connu Berthe Castonguay. Elle écrit :
Il serait difficile de cerner l'oeuvre accomplie par elle durant un quart de siècle et plus. Qu'il suffise de mentionner ses classes à multiples divisions, la formation intégrale donnée à ses étudiants, ses visites dans les familles pour stimuler l'intérêt; sa capacité extraordinaire d'écoute et d'accueil des autres; en plus de tout ce que comportait d'obstacles l'enseignement bilingue au milieu des difficultés inhérentes à la réalisation de cette tâche dans un Toronto intensément anglophone. Quelle page d'histoire patriotique et valeureuse elle aurait pu signer43!
Soeur Poirier termine son éloge en évoquant les lointaines années 1940 :
Le départ de Mlle Castonguay ouvre plus grands les espaces du temps qui nous sépare des heures où les Leduc, les Racine et les Beaudoin, les Sauriol, les Chevrier, les Gariépy et les Marchant, et tant d'autres luttaient puis se dépensaient sans compter afin que la Ville-Reine soit dotée d'un système d'écoles bilingues 44.
Françoise Castonguay, l'une des dernières membres vivantes de la famille de Berthe, résume en quelques mots les talents, les efforts et le dévouement de sa cousine : « Elle était une âme extraordinaire, très dévouée, un dévouement qu'on ne trouve plus aujourd'hui, raconte-t-elle. Ses élèves, c'était beaucoup pour elle; c'était sa famille, toute sa vie 45. »  L'école du Sacré-Coeur peut compter sur la contribution de Berthe jusqu'au moment de sa retraite en 1965. Le climat a maintenant changé et on assiste à l'ouverture de plusieurs écoles bilingues à Toronto et ailleurs au Canada anglais. C'est l'époque de l'engouement pour le bilinguisme sous l'influence du Premier ministre Trudeau. On voit apparaître les premières écoles d'immersion. L'école du Sacré-Coeur aura été une pionnière de ce grand rêve collectif canadien. L'enseignement du français à Toronto débute sa longue histoire en 1940 grâce à une vague de patriotisme durant la Seconde Guerre mondiale. En effet, on assiste à un mouvement de solidarité pour la France occupée par les troupes allemandes. Des Français en exil viennent se réfugier au Canada. Des francophones de Toronto partent se battre sur le front en tant que soldats volontaires. Cette nouvelle conscience de la France entra îne une attitude plus positive face à l'enseignement du français dans la ville Reine. L'enseignement du français doit aussi beaucoup aux éducateurs et éducatrices comme Robert Gauthier, Edna Poirier et Berthe Castonguay qui ont bien conscience, en ces années de lutte, que les autorités politiques ne sont pas très favorables à leur cause. La survie du français en milieu minoritaire demeure néanmoins leur principal objectif. Berthe Castonguay a travaillé pendant plus de 40 ans à cette grande cause. Sa longue carrière rejoint celle de milliers d'autres enseignantes et enseignants qui ont oeuvré pour la continuité du français et le développement de l'identité franco-ontarienne.
35. En 1943, les Soeurs de Saint-Joseph ne sont pas en mesure de fournir les enseignantes voulues et sont remplacées par les Soeurs de la Congrégation Notre-Dame. 36. Fondé en Irlande en 1795, l'ordre d'Orange est une société fraternelle composée d'individus de religion protestante. Les Irlandais qui ont émigré au Canada au XIXe siècle y ont fondé de nouvelles sections de l'ordre d'Orange afin de promouvoir l'entraide et la tenue d'événements sociaux dans leurs communautés. Au Canada, l'ordre d'Orange a connu son apogée en fait de pouvoir politique et d'influence sociale durant les années 1875-1900, mais il est demeuré relativement influent jusqu'en 1950. 37. À l'époque, la Gendron Manufacturing Co. et la Dominion Manufacturing Ltd. embauchaient plusieurs francophones. 38. En 1948, l'école du Sacré-Coeur de la rue Sackville est remplacée par une toute nouvelle école située au 460 de la rue Sherbourne, plus près de l'église paroissiale. Cette nouvelle école fait l'envie de bien des Torontois et Torontoises. 39. Robert Gauthier, « À la mémoire de Berthe Castonguay » , Le Droit, 9 avril 1979. 40. Ibid. 41. Robert Gauthier, « 45e anniversaire : la première classe française à Toronto » , L'Express de Toronto, semaine du 12 au 18 novembre 1985. 42. Robert Gauthier, « À la mémoire de Berthe Castonguay » , op. cit. 43. Edna Poirier, « Pionnière du français à Toronto » , Le Devoir, 5 avril 1979. 44. Ibid. 45. Entrevue réalisée par la Société d'histoire de Toronto en juin 1989, que l'on peut retrouver aux Archives de la Société d'histoire de Toronto. De nombreuses familles viennent s'y établir parce que le travail


Editeur : Fondation ConceptArt multimédia

Source : © Alliance des femmes de la francophonie canadienne