Aventures et vécu de femmes

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Volume 18 Numéro 4
Almanda Marchand, fondatrice et présidente générale de la Fédération des femmes canadiennes-françaises de 1914 à 1946.
Source : Université d'Ottawa, Centre de recherche en civilisation canadienne-française, Fonds Fédération nationale des femmes canadiennes-françaises (C53), Ph52-40.
Almanda Marchand, fondatrice et présidente générale de la Fédération des femmes canadiennes-françaises de 1914 à 1946.
Source : Université d'Ottawa, Centre de recherche en civilisation canadienne-française, Fonds Fédération nationale des femmes canadiennes-françaises (C53), Ph52-40.

Almanda Walker-Marchand, une féministe franco-ontarienne de la première heure (1868-1949)

Lucie Brunet

Almanda Walker est née à Québec, le 16 novembre 1868, d'un père britannique et d'une mère canadienne-française. Elle était parfaitement bilingue et comprenait bien les deux cultures. À l'âge de 20 ans, elle s'est établie à Ottawa où elle a épousé Paul-Eugène Marchand, un ingénieur électricien. Mère de neuf enfants, elle a passé toute sa vie adulte dans le quartier Côte-de-Sable d'Ottawa. Almanda Walker-Marchand est la fondatrice de la Fédération des femmes canadiennes-françaises (FFCF) 26. La Fédération est le premier regroupement non religieux de femmes de langue française à l'extérieur du Québec. Elle en a été la présidente pendant 32 ans, soit de 1914 à 1946. Fondation de la Fédération des femmes canadiennes-françaises En 1914, la Première Guerre mondiale éclate en Europe. Les soldats canadiens quittent le pays pour aller se battre au front. Le gouvernement canadien demande à la population de participer à l'effort de guerre en aidant les familles de ces soldats. Il les invite à acheter des bons d'épargne (pour financer les dépenses militaires) et à confectionner du matériel pour les soldats et les familles civiles victimes de la guerre en Europe. Almanda Walker-Marchand prend l'initiative de regrouper des femmes de langue française de la région d'Ottawa afin de répondre à l'appel du gouvernement. De ce noyau de femmes naît la Fédération des femmes canadiennes-françaises (FFCF). Regroupées en sections, les membres confectionnent des articles nécessaires tels que des vêtements, des pansements, des tricots, etc. La Croix-Rouge se charge de transporter le matériel sur le terrain. Après la guerre, le mouvement des femmes se diversifie et prend de l'ampleur. Vingt-cinq sections de la FFCF sont fondées pour s'occuper d'oeuvres charitables, religieuses et patriotiques. Elles sont concentrées surtout à Ottawa et dans le nord de l'Ontario. Il en existe toutefois aussi quelques-unes dans les régions frontalières du Québec et dans l'Ouest canadien. Almanda Walker-Marchand et la FFCF sont engagées dans plusieurs causes : l'avancement des femmes, la défense des droits de la minorité franco-ontarienne, l'accès aux services sociaux et la politique. Voici quelques exemples des réalisations de cette militante chevronnée et de la FFCF. L'engagement en faveur des femmes La fondatrice de la FFCF était en faveur de l'avancement des femmes, même si ceci l'obligeait à aller à contre-courant de l'idéologie patriarcale de son temps. Il est évident qu'Almanda Walker-Marchand croyait à la solidarité féminine et à la capacité des femmes de transformer la société. En fondant un regroupement laïc de femmes d'expression française, Almanda a posé un geste politique. En effet, à l'époque, les groupes féminins du Canada français étaient créés et dirigés par l'Église catholique. La formation d'un groupe laïc tel que la FFCF allait donc à l'encontre de l'ordre établi. Les femmes affirmaient leur droit de se rencontrer, de s'organiser et de s'engager socialement en dehors de l'influence de l'Église catholique. La fondation de la FFCF a coïncidé avec ce que l'on a appelé par la suite la « première vague du féminisme27 » . (La deuxième vague est survenue à partir des années 1960 et 1970.) Ainsi, des dizaines de groupes de femmes ont vu le jour au Québec et au Canada anglais entre 1880 et 1920. Avant même que le réseautage ne devienne à la mode, Almanda Walker-Marchand entretenait des liens étroits avec des féministes canadiennes-anglaises et québécoises. Parmi celles-ci se trouvaient la juge et réformatrice sociale Emily Murphy28 et Marie Gérin-Lajoie29 qui a lutté pour l'égalité des femmes et le suffrage féminin au Québec. Le féminisme de la FFCF était beaucoup plus conservateur que celui des groupes féminins anglophones comme le National Council of Women of Canada au sein duquel Almanda Walker-Marchand militait également. Le conseil exhortait les femmes à s'intéresser à la politique. Il réclamait des salaires convenables pour les ouvrières et l'accès des femmes aux professions où elles n'étaient pas représentées telles que le droit et la médecine. Si le discours d'Almanda peut nous sembler modéré aujourd'hui, il était avant-gardiste à son époque. Elle avait compris que, pour survivre, son organisme devait composer avec l'opposition parfois farouche du clergé et de l'élite nationaliste canadienne-française. Ceux-ci s'objectaient à ce que les femmes prennent leur place sur la scène publique. La petite bourgeoisie canadienne-française considérait que la place de la femme était d'abord au foyer, auprès de ses enfants, mais elle acceptait qu'elle s'engage dans des oeuvres de charité. Le clergé cherchait toutefois à contrôler les activités de la Fédération. Par exemple, il lui a défendu de s'affilier au National Council of Women of Canada. Il n'acceptait pas la « neutralité religieuse »  de cet organisme non confessionnel et ses revendications féministes. Même si Almanda Walker-Marchand avait des liens étroits avec la hiérarchie catholique, elle n'hésitait pas, au besoin, à tenir tête au clergé et à défendre le droit de la FFCF de réaliser des projets pour l'épanouissement des femmes. La fondatrice de la Fédération avait à coeur de sensibiliser les femmes et les jeunes filles aux questions d'actualité et au rôle accru qu'elles pouvaient jouer dans la société. Elle le faisait par des conférences ou des causeries données à la radio. Sous la direction d'Almanda, la FFCF a appuyé l'oeuvre de l'hôpital Miséricorde d'Ottawa, où les filles-mères pouvaient accoucher et recevoir un appui. Elle a mis sur pied des programmes d'information afin de réduire le taux très élevé de mortalité des mères canadiennes-françaises. Almanda Walker-Marchand a aussi longuement lutté en faveur de la protection des enfants et elle a revendiqué des terrains de jeux. De plus, la FFCF fournissait un soutien aux délinquantes juvéniles qui comparaissaient en cour pour des délits mineurs. Même si elles jouissaient d'une étroite marge de manoeuvre, Almanda Walker-Marchand et ses compagnes étaient en avance par rapport aux femmes du Québec. Elles vivaient dans des milieux anglo-saxons généralement plus tolérants face à l'émancipation des femmes et à leur engagement en politique. Un exemple fort révélateur : les Franco-Ontariennes ont obtenu le droit de vote en 1917, soit 23 ans avant les Québécoises. La présidente de la FFCF incitait ses membres à s'intéresser à la politique et à exercer le droit de vote. La FFCF a entretenu, et entretient toujours, des liens amicaux avec des organismes féminins au Québec; elle y comptait trois sections jusque dans les années 1940. Elle a toutefois concentré son action dans le reste du Canada. Les revendications liées à la condition des femmes ne représentent qu'une modeste partie du programme de la FFCF. L'actiondes membres était avant tout axée sur la préservation de la langue française et de la foi catholique. Leur engagement se réalisait dans un esprit de service. La défense des droits des francophones La dirigeante de la FFCF était très engagée dans les revendications nationalistes de son temps. Elle a ainsi fait partie du mouvement de résistance au Règlement XVII qui limitait aux deux premières années du primaire l'enseignement du français dans les écoles franco-ontariennes. Almanda s'est même rendue à Montréal et à Québec pour recueillir des fonds afin d'acheter du charbon pour chauffer les écoles qui s'opposaient à ce règlement injuste, notamment la célèbre école où enseignait Jeanne Lajoie, à Pembroke. Les Québécoises exprimaient ainsi leur solidarité envers les Franco ontariennes luttant pour le droit à l'éducation en français. Au chapitre des services en français, Almanda a fait figure de pionnière. Soixante ans avant la mise en oeuvre de la Loi 8 sur les services en français en Ontario, elle revendiquait l'embauche d'infirmières bilingues dans les régions où se trouvaient de fortes concentrations de population canadienne-française. Elle n'hésitait pas à réclamer la nomination de Canadiennes françaises à des postes-clés dans l'administration publique. Almanda a aussi joué un rôle déterminant dans la défense des droits linguistiques et religieux des quintuplées Dionne. À de nombreuses reprises, la FFCF a revendiqué, mais sans succès, le retour des petites Dionne dans leur famille. Les quintuplées avaient en effet été enlevées à leurs parents et confiées à la garde de l'État peu après leur naissance. La FFCF, l'Association canadienne-française d'éducation de l'Ontario (ACFÉO) et d'autres organismes ont cependant obtenu que les fillettes Dionne soient éduquées par des francophones catholiques. L'engagement sur des questions sociales Dans le domaine des services sociaux, la présidente de la FFCF travaillait avec acharnement pour améliorer les conditions de vie de ses compatriotes. Elle utilisait ses nombreux contacts au sein de la société dirigeante (qu'on appelait alors l'élite) pour faire avancer les oeuvres philanthropiques, religieuses et sociales de son organisme. Même si elle était issue d'un milieu aisé, elle restait sensible à la misère d'autrui. Il faut comprendre qu'au début du siècle, il n'y avait pas de programmes gouvernementaux comme les pensions de vieillesse, l'assurance-emploi ou le bien-être social. Les communautés religieuses et les organismes philanthropiques comme la FFCF comblaient le vide. Sous la direction d'Almanda Walker-Marchand, les membres des sections locales assumaient le rôle de travailleuses sociales bénévoles. Elles étaient présentes lorsqu'il s'agissait d'aider les familles pauvres, sinistrées et sans-abri. Elles appuyaient aussi les institutions sociales canadiennes-françaises comme les orphelinats et les hospices pour personnes âgées. On a longtemps passé sous silence l'impact économique du travail de la FFCF auprès de la communauté francophone. Outre leur aide aux nombreuses familles démunies, les sections contribuaient financièrement aux infrastructures locales comme les salles paroissiales. Durant les 32 années de la présidence d'Almanda Walker-Marchand, la Fédération a recueilli près d'un quart de million de dollars pour diverses oeuvres. Il s'agit d'une somme faramineuse, quand on considère que la population canadienne-française de l'époque était économiquement défavorisée par rapport à la population canadienne-anglaise et que les dons venaient souvent à coup de dix cents et de vingt-cinq cents! De telles collectes de fonds révèlent la grande capacité d'organisation et la forte solidarité des femmes membres de la FFCF. La tentative d'une carrière politique L'engagement d'Almanda Walker-Marchand sur la scène politique fédérale est l'un des aspects de sa vie le moins connu, mais l'un des plus intéressants. On sait qu'Almanda et son mari avaient des liens étroits avec le Parti libéral. Elle était, entre autres, une bonne amie de Zoé Lafontaine, l'épouse de Sir Wilfrid Laurier, Premier ministre libéral du Canada de 1896 à 1911. Almanda a aussi été active au sein d'associations de femmes libérales; il a même été question de proposer sa candidature dans une circonscription d'Ottawa aux élections fédérales de 1926. Almanda Walker-Marchand avait des ambitions politiques à une époque où il était mal vu pour une femme, surtout une mère de neuf enfants, de prendre la parole en public. Les membres de la Fédération et les amis d'Almanda au Parti libéral du Canada ont tenté à plusieurs reprises, mais sans succès, de la faire nommer au Sénat. Comme aujourd'hui, le Premier ministre nommait les sénateurs. Almanda ne jouissait pas des faveurs du Premier ministre libéral de l'époque, William Lyon Mackenzie King. Ce dernier ne croyait pas à l'égalité des sexes et faisait peu de place aux Canadiens français. On a dit qu'Almanda n'était pas assez riche pour « acheter son siège » . Ce fut une grande déception pour elle lorsque Cairine Wilson, une philanthrope de Montréal engagée dans les relations internationales, devint la première femme à accéder au Sénat en 1930. Les qualités morales d'Almanda Walker-Marchand Ce que l'on retient d'Almanda Walker-Marchand, c'est qu'il n'y avait rien à son épreuve. Elle ne craignait pas de prendre des risques; elle fonçait avec une énergie inépuisable et une foi inébranlable. Femme d'action visionnaire, elle était politiquement en avance sur son temps. Elle dénonçait les inégalités et travaillait afin de développer l'harmonie entre les cultures, les sexes et les religions. Almanda était une rassembleuse hors pair et elle savait diriger une fédération regroupant une vingtaine de sections réparties partout au Canada. Quand des tensions surgissaient à l'intérieur d'une section ou entre les sections, Almanda intervenait comme médiatrice pour rétablir l'harmonie. Elle savait motiver ses troupes et les soutenir dans leurs efforts. Almanda a reçu beaucoup d'honneurs. Le royaume de Belgique lui a remis en 1921 une importante distinction pour avoir organisé et dirigé les secours pour les femmes et les enfants belges durant la Première Guerre mondiale. En 1943, le roi George VI lui a conféré le titre de Membre de l'Ordre de l'Empire britannique (l'équivalent de l'Ordre du Canada) pour ses loyaux services à la nation. Le Vatican a également souligné sa contribution exceptionnelle en lui remettant une médaille d'honneur. On peut reprocher à Almanda Walker-Marchand de n'avoir pas prévu plus tôt de former une relève. Elle n'a quitté la présidence de la FFCF qu'en 1946, à 77 ans (elle est décédée trois ans plus tard à Ottawa, le 4 janvier 1949). Ceci a retardé la FFCF dans ses tentatives de renouvellement. Néanmoins, celle qui a dirigé les destinées de l'organisme pendant 32 ans constitue un modèle de femme qui sait s'affirmer et lutter. Elle saura inspirer les femmes francophones de tous les âges au Canada pendant encore bien des années. La fondatrice de la FFCF avait le sens de la pérennité, c'est-à-dire qu'elle voulait que son oeuvre dure. Son rêve était de voir regroupées en une seule fédération toutes les femmes canadiennes-françaises de milieu minoritaire d'un océan à l'autre. Ce rêve s'est concrétisé dans les années 1980, soit une trentaine d'années après sa mort (la FFCF est alors devenue la Fédération nationale des femmes canadiennes-françaises). Si Almanda Walker-Marchand n'avait pas résisté aux demandes d'affiliation d'autres organismes30 et préservé l'autonomie du seul regroupement de femmes francophones en milieu minoritaire, la Fédération n'existerait plus aujourd'hui. Plus de 85 ans après sa fondation, la Fédération nationale des femmes canadiennes-françaises continue de rayonner partout au Canada. Elle comprend une vingtaine de groupes de femmes francophones qui s'unissent autour de projets et de dossiers communs. Les femmes et l'histoire La qualité et la profondeur de son engagement faisaient d'Almanda Walker-Marchand une femme extraordinaire. Beaucoup d'éléments de sa pensée sont encore actuels. Nous lui devons beaucoup et nous retrouvons parmi ceux et celles qui nous entourent sa détermination et sa vision d'un monde meilleur. Pauline Julien, chanteuse québécoise populaire, a écrit une très belle chanson. Parlant de l'émancipation des femmes, elle chantait : « C'est par amour que nous changeons l'Histoire. »  Almanda aussi a changé l'Histoire des femmes canadiennes-françaises en fondant la FFCF en 1914. Elle ne pouvait sûrement pas prédire que son geste audacieux aurait des conséquences durables et significatives. En nous engageant en faveur de l'égalité des femmes ou d'une multitude d'autres causes, nous écrivons une page d'Histoire. Par nos actions, nous pouvons laisser notre marque. En tant que femmes, nous pouvons apporter beaucoup à nos milieux, soit au travail, dans la famille ou les organismes communautaires ou même à l'échelle de la planète. L'Histoire ne se fait pas nécessairement avec des gestes fracassants et des grands bouleversements. C'est dans la vie quotidienne qu'en tant que femmes, nous transformons nos milieux parce que nous voulons y apporter plus d'harmonie, d'amour et de prospérité. Si la société veut devenir plus humaine, elle a besoin d'intégrer les valeurs que les femmes tendent à privilégier comme le partage, la coopération et le respect de la personne. On l'a vu à l'époque d'Almanda Walker-Marchand et on le voit encore de nos jours, la solidarité féminine peut déplacer des montagnes.
26. En 1985, le nom de l'organisme change pour la Fédération nationale des femmes canadiennes-françaises (FNFCF) et Alliance des femmes de la francophonie canadienne (AFFC) en 2006. Nous utilisons dans le texte l'acronyme FFCF qui était utilisé durant la présidence d'Almanda Walker-Marchand. 27. L'expression féminisme ou féministe avait un sens différent au début du siècle. Lucie Brunet, l'auteure du texte, explique qu'à cette époque, certaines femmes utilisaient surtout l'expression « féminisme naturel » . Elle la définit de la façon suivante : « Les femmes justifient leur intrusion dans les sphères traditionnellement masculines en soutenant que les activités et les qualités qui les rendent si précieuses au foyer peuvent profiter à l'ensemble de la société. Le mouvement féministe de l'époque ne remet pas en cause les rôles dévolus à l'homme et à la femme. »  28. Née en Ontario puis établie en Alberta, Emily Murphy (1868-1933) s'est distinguée par ses écrits et son rôle de dirigeante dans le mouvement pour le suffrage féminin. Elle fut la première femme à être nommée juge au Canada. 29. Marie Gérin-Lajoie fut la présidente de la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste au Québec. 30. Il s'agit d'organismes comme l'Association canadienne-française d'éducation de l'Ontario (un organisme de revendication des droits des francophones), le National Council of Women of Canada (un regroupement national de femmes de langue anglaise) et la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste (un organisme féminin du Québec).


Editeur : Fondation ConceptArt multimédia

Source : © Alliance des femmes de la francophonie canadienne