Aventures et vécu de femmes

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Volume 18 Numéro 3
Femmes du Manitoba, Archives de la Société historique de Saint-Boniface
Source : SHSB 14494.
Femmes du Manitoba, Archives de la Société historique de Saint-Boniface
Source : SHSB 14494.

La vie quotidienne des Franco-Manitobaines au début du XXe siècle (1916-1947)

Monique Hébert

La survie de la communauté franco-manitobaine passe par l'enseignement de la langue française et par la pratique de la religion catholique. Dans son article, l'historienne Monique Hébert veut dévoiler comment les femmes ont contribué à la survie de cette communauté et à la lutte pour l'éducation en français. Elle soutient que les femmes ont été indispensables à la reproduction biologique et sociale de leur communauté d'origine. L'article25 est basé sur l'histoire orale et il relate le vécu de 19 mères de famille et de 19 maîtresses d'école. Ces 38 femmes sont nées entre 1896 et 1923, c'est-à-dire qu'elles ont vécu le début de leur vie adulte durant la période de 1916 à 1947. Cette période a été choisie en raison de son importance historique. En effet, le gouvernement provincial interdit en 1916 d'enseigner le français et la religion catholique; l'interdiction ne sera levée qu'en 1947. Les entrevues ont été transcrites suivant une méthode syllabique pour respecter le langage coloré des femmes rencontrées. Portrait démographique Mme Hébert débute par un portrait démographique des 38 femmes interviewées. Celles-ci proviennent de familles nombreuses, de 10 enfants en moyenne. Leurs pères sont agriculteurs ou ouvriers et leurs mères travaillent à la maison. La très grande majorité des femmes interviewées sont nées et ont grandi au Manitoba. Elles ont commencé l'école à six ans pour terminer vers quatorze ans, surtout à cause du manque d'argent de la famille. Toutes ont contribué au bien-être de leur famille d'origine en assumant des tâches domestiques. En 1921, les personnes parlant le français représentent 7 % de la population manitobaine totale. Cette proportion passe à 9 % en 1951. L'augmentation s'explique par les naissances et non par l'immigration. Le rôle d'épouse Lorsque vient le temps des fréquentations et du mariage, c'est dans le cercle immédiat de leur communauté que les femmes trouvent leur futur époux. Le fait d'habiter le même village ou la même paroisse donne de nombreuses occasions de rencontres. Une femme raconte : « Y restait su'l'woisin. Pis on avait un « tennis court »  che nous, fa qu'y v'nait jouer au tennis toués souères. C'est comme ça qu'on s'est connus. « En général, les femmes n'ont qu'un seul amoureux qu'elles épousent après environ deux ans de fréquentations régulières, deux fois la semaine, sous l'oeil attentif de leur famille. Une femme raconte : « Vous savez, on était 18 dans la maison. Y'étaient tous chaperons. On était toute ensemble dans la maison.  » En général, les mères de famille interviewées se sont mariées vers 23 ans avec des hommes âgés d'environ 30 ans et moins instruits qu'elles. Seulement deux ont épousé des anglophones. La cérémonie du mariage a surtout lieu l'avant-midi, en début de semaine, selon la coutume québécoise et française. Les trois quarts des nouveaux mariés font un voyage de noces et se rendent surtout à Saint-Boniface, la Mecque de la francophonie : « Not' wouèyag' de noc' nuz-autr', on était v'nu à Saint-Boniface, en passant par Saint-Pierre. On était v'nu fair' poser not' portrait d'noces... »  Les femmes débutent leur vie d'épouses avec le trousseau qu'elles ont préparé longtemps d'avance. Le rôle de mère Il va sans dire qu'à l'époque, le mariage a pour but de fonder une famille. Il n'y a ni contrôle des naissances, ni planification familiale. À la question « Avez-vous jasé avec votre mari d'avoir des enfants? » , presque toutes les mères interviewées ont répondu « On parlait pas de ça! ». L'une d'elles précise : « Ben non... On pensait qu'c'était la loâ. (rires) La loâ, c'était d'avoir des p'tits.  »  Les femmes interviewées auront en moyenne sept enfants sur une période de treize ans. Étant donné les grossesses rapprochées et les conditions de vie difficiles, il n'est pas surprenant que plus de la moitié aient fait des fausses-couches ou aient eu des enfants mort-nés. Selon les rôles traditionnels, c'est aux femmes que revient la tâche de s'occuper des enfants. Ce qu'elles ont appris dans leur famille d'origine, elles le transmettent à leur tour. Elles montrent aux enfants à parler, à chanter et à prier en français. Elles reproduisent ainsi les traditions qui assurent la continuité de la francophonie au Manitoba. Les mères contribuent aussi au bien-être des familles en limitant les dépenses. Elles font peu d'achats et pratiquent une économie d'autarcie. Ainsi, elles cultivent des jardins potagers et font des conserves. Dans les foyers, les conditions de vie sont difficiles au début du XXe siècle, surtout en milieu rural : ni eau courante, ni électricité, ni toilette, ni chauffage central. La période de 1916 à 1947 est cependant marquée par de nombreux progrès. Les femmes passent, par exemple, de la planche à laver à la machine à laver électrique et de la glacière au réfrigérateur. Mme Hébert ajoute qu'en mettant leur vie au service de leur famille et de leurs enfants, les mères de famille ont assuré la survie de la communauté franco-manitobaine. La profession d'enseignante Les « maîtresses d'école » , comme on les appelait alors, ont elles aussi consacré leur vie aux enfants, mais dans la sphère publique plutôt que dans la sphère privée de la famille. Les institutrices poursuivent le travail de transmission du bagage culturel entrepris au foyer. La communauté veille à ce que l'enseignement du français se poursuive malgré l'interdiction imposée par le gouvernement provincial en 1916. Les 19 maîtresses d'école interviewées ont presque toutes choisi l'enseignement à cause de l'influence de leur famille. Dans la moitié des cas, c'est la mère qui oriente leur choix. Une femme témoigne :
Ben, dans ce temps-là, mon goût était de devenir garde-malade et pis y'avait rien'qu'trois choix de toute façon : l'école, devenir garde-malade pis le mariage. Pis moé, j'voulais être garde-malade, mais maman voulait pas. Y'avait trop d'affaires qu'y'arrivaient parmi les garde-malades, qu'a disait. C'est d'même que j'ai pas pu être garde-malade.
Les futures enseignantes doivent étudier à l'École normale anglaise, puisque l'École normale française ferme ses portes en 1916. À l'École normale anglaise, elles découvrent avec plus d'acuité leur situation de minorité linguistique :
Dans c'temps-là (en 1933), le français était pas bienvenu à l'École normale. Fallait pas dire un mot de français dans l'École normale. « Frenchies »  qui nous app'laient. On prenait bien garde de ne pas trop être Canadiennes françaises non plus, pis d'parler français.
La formation reçue ne les prépare pas à l'enseignement du français et de la religion. Pour combler cette lacune, la communauté francophone offre des cours de pédagogie religieuse par l'intermédiaire des Filles de la Croix et des Jésuites du Collège de Saint-Boniface. Une fois franchie l'étape difficile de l'École normale, les jeunes femmes enseigneront dans les écoles de la communauté francophone. Elles sont alors âgées de 19 ans en moyenne et toutes sont célibataires. Le monde des écoles Les écoles disponibles pour les nouvelles venues se trouvent surtout à la campagne. En général, les maîtresses d'école, laïques comme religieuses, enseignent à des classes nombreuses constituées surtout d'enfants de nationalité canadienne-française. Les écoles de campagne réunissent en une seule classe les élèves de la 1re à la 8e année. La moitié des maîtresses d'école interviewées font parvenir leur salaire à leur famille, contribuant ainsi à la survie financière de la communauté franco-manitobaine. L'une d'elles dit :
Ah oui, certain'ment qu'on envoyait l'argent à maison. L'argent était tell'ment rare! Les filles travaillaient aussi. Tout l'monde fournissait sa p'tite part. J'm'en gardais juste assez de ce que j'avais besoin. À peu près la moitié. Quand j'avais 90 $, 95 $, j'm'gardais à peu près 40 $, 45 $.
À l'époque, c'est presque un devoir de faire parvenir son salaire à la famille. La majorité des maîtresses d'école interviewées se sont mariées et ont dû, de ce fait, quitter l'enseignement. Leur carrière a duré en moyenne huit ans. Selon la mentalité de l'époque, une femme qui se marie doit arrêter de travailler. Cette réalité a causé un grand roulement du personnel enseignant. La résistance et les conditions de vie Malgré l'interdiction provinciale d'enseigner le français et la religion catholique, les maîtresses d'école enseignent en français. Elles transgressent la loi parce qu'elles se sentent appuyées par la communauté. Elles savent aussi charmer les inspecteurs du département de l'Éducation du Manitoba qui, selon elles, semblent même faire preuve de tolérance. Une maîtresse raconte :
Au mois d'mai, les inspecteurs commençaient à venir, on mettait un p'tit jeune à la fenêtre. Pis on y disait « Surveille dehors, pis si tu vois une belle auto neuve arriver, dis-le. »  Pis il l'a fait. Y disait « L'inspecteur... (son nom). »  Pis quand y entrait, on y disait « Oh Mister inspector, what a happy surprise. »  Quelle hypocrite j'étais. (rires) On était prêtes.
La majorité des témoignages livrés par les maîtresses d'école au sujet des inspecteurs anglais sont positifs. Ainsi, certains inspecteurs allaient visiter les bâtiments avant d'entrer dans l'école pour donner le temps de faire cacher les livres ou d'effacer le tableau. Une maîtresse d'école dit :
Pis une fois, j'l'avais vu arriver. Le matin, avant la classe, on disait la grande grande prière - tous les actes, les commandements. Et pis, j'me suis dit : y'é pas 9 heures. Y'a attendu à la porte pour qu'on ait fini la prière, pis qu'on chante Ô Canada en français. Après ça, y'a frappé, pis y'est rentré.
L'école de la communauté francophone est donc un foyer de résistance où l'on défie la loi des dominants et l'on résiste à l'assimilation. Les conditions de vie dans les écoles ne sont pas meilleures que celles qui règnent dans les maisons de l'époque : ni eau courante, ni toilette, ni chauffage adéquat. Le manque de matériel pédagogique, surtout en français, est criant et oblige à recourir à des moyens de fortune. Il est important d'ajouter qu'en raison de leur rôle professionnel, les maîtresses d'école ont beaucoup d'autorité et de prestige dans la communauté. Les loisirs Mères de famille aussi bien que maîtresses d'école sont tellement accaparées par leur travail auprès des enfants qu'elles ont peu de loisirs. Une femme résume bien la situation : « J'avais pas l'temps pour les loisirs.  »  Celles qui ont un peu de temps libre le consacrent souvent à des activités pratiques : « Coudre, pis tricoter, d'une manière, c'était un passe-temps mais c'était utile quand même.  »  Quant aux institutrices, elles corrigent les travaux de leurs élèves et préparent leurs cours durant leurs « loisirs » . Le principal loisir consiste à visiter les membres de la famille élargie et de la communauté. Les femmes tissent des liens étroits avec leur groupe d'appartenance et se mêlent peu aux autres groupes ethniques. Voici ce qu'en dit l'une des femmes interviewées : On sortait rien'qu'dans les familles. Y'avait pas beaucoup d'communication d'une communauté à l'autre. À part de ça, y'avait pas beaucoup d'autos. Bon, le seul moyen de transport que la plupart avaient, c'était l' « buggy » . On peut pas rouler ben ben loin en « buggy » . (rires) Ça fait qu'comme ça, c'tait plutôt dans les soirées d'famille. On s'rassemblait d'une place à l'autre. On s'amusait comme ça... La contribution des femmes à la survie de la communauté Pour terminer, Mme Hébert a demandé aux 38 femmes interviewées comment elles croyaient avoir contribué à la survie de la communauté franco-manitobaine. Après avoir constaté à quel point elles se sont occupées des enfants, il n'est pas étonnant qu'à leurs yeux, leur plus grande contribution soit liée à l'éducation. Voici ce qu'en dit l'une d'elles :
Ah moi, j'peux dire que j'en suis une qui a aidé. Peut-être que ça paraissait pas dans les journaux, qu'ça paraissait pas sua télé, mais moi chus pas une personne pour l'exhiber... mais ch'peux dire... que ça vient d'mes parents qui m'ont montré. Y'nous ont appris à aimer la langue, y nous mettaient dedans. Pis j'ai fait ça à l'école, avec mes enfants. J'ai toujours donné mon maximum dans tout. Dans la langue pis toute ça. Pis je ne regrette rien, de rien, de rien, comme disait Édith Piaf,... de mes jours passés.
Cette enseignante est convaincue d'avoir transmis l'héritage culturel de ses parents et de l'avoir fait avec passion et dévouement. Son cas n'est pas unique, puisque 95 % des enseignantes interviewées ont affirmé avoir contribué à la sauvegarde de la culture française. Chez les mères de famille, 84 % ont déclaré avoir assuré la survie de la communauté de diverses façons. L'une d'elles s'interroge toutefois sur la réalité d'aujourd'hui :
Ben, j'le pense que j'ai aidé. Ben, j'ai eu des enfants. Chez pas si y gard'ront toujours ça (la langue). Parc'qu'en a qui sont mariés avec des plus anglais. Mais si y voulaient... Ben le plus vieux, y'a marié une p'tite Ukrainienne. Ben leuz enfants... ben là, y vont à l'école pis là, y l'apprennent le français. Ben y vont-tu le garder? (soupirs) J'le sais pas. Moé, j'leu parle pas anglais. Ma mère non plus nous parlait jamais anglais. C'est ben d'valeur si y perdent le français.
Une enseignante dit avoir transmis la culture française par amour :
Ah ben, j'pense ben que... chez pas trop comment exprimer ça... en formant les enfants, vous savez, en les enseignant. Parc'que la culture canadienne-française, ça s'est appris à l'école, à la maison aussi, j'pense ben, mais beaucoup à l'école. Fa que, en étant là, en leu parlant, en les enseignant. Enseigner par amour à chanter des p'tits chants français qui sont restés.
Durant la période de l'illégalité, les mères et les institutrices franco-manitobaines n'ont pas baissé les bras. Il est important que les jeunes de la génération montante sachent que leurs grands-mères ou leurs arrière-grands-mères ont travaillé activement pour préserver leur héritage culturel francophone. L'historienne Monique Hébert a voulu sortir de l'ombre la masse de ces femmes qui, sans tambour ni trompette, ont oeuvré à la sauvegarde et à l'épanouissement de la communauté franco-manitobaine.
25. Ce texte est adapté de l'article « Une question de survie : épisodes de la vie des femmes francophones du Manitoba de 1916 à 1947 »  paru dans le livre Entre le quotidien et le politique : Facettes de l'histoire des femmes francophones en milieu minoritaire. Rédigé sous la direction de Monique Hébert, Nathalie Kermoal et Phyllis Leblanc, ce livre a été publié en 1997 par le Réseau national d'action éducation femmes.


Editeur : Fondation ConceptArt multimédia

Source : © Alliance des femmes de la francophonie canadienne