Aventures et vécu de femmes

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Volume 18 Numéro 2
Madame Thérèse Casgrain
Source : Bibliothèque et Archives du Canada / C-0068509, Photo, André Larose 1974
Madame Thérèse Casgrain
Source : Bibliothèque et Archives du Canada / C-0068509, Photo, André Larose 1974

Les Québécoises à l'isoloir : la lutte pour le droit de vote (1913-1940)

Maryse Darsigny

À l'été 1944, les femmes du Québec se rendent aux urnes pour la première fois afin de choisir leurs représentants provinciaux. L'événement marque un tournant majeur dans l'histoire de la province. En vertu de la loi adoptée le 25 avril 1940, les femmes obtiennent le statut de citoyennes à part entière. Elles revendiquaient ce droit depuis 1910! Cette lutte longue et ardue témoigne de l'opposition virulente de la société, ainsi que du courage et de la détermination des suffragettes21. Les militantes entrent en scène Au début, les premières militantes à réclamer le droit de vote pour les femmes au Québec présentent plusieurs caractéristiques communes. La plupart d'entre elles proviennent de la bourgeoisie anglo-protestante et franco-catholique de Montréal. Leurs revendications s'inscrivent dans un contexte d'industrialisation et d'urbanisation, des bouleversements socio-économiques qui font éclater les cadres de la société traditionnelle. Les premières féministes montréalaises veulent améliorer les conditions de vie des classes défavorisées et promouvoir les droits des femmes. Elles militent aussi dans des organismes de charité publique. Ces femmes s'intéressent aux grandes questions sociales et urbaines. Elles prennent rapidement conscience que les inégalités juridiques et politiques entre les sexes freinent leur action. Déjà fortement engagées, elles partent ainsi à la conquête du suffrage féminin au Québec. En avril 1913, la lutte pour le vote des femmes se concrétise par la fondation de la Montreal Suffrage Association. Ce regroupement, composé presque exclusivement de membres de la bourgeoisie anglo-protestante, aspire au suffrage féminin aux niveaux municipal et fédéral. En 1918, lorsque le gouvernement fédéral accorde le droit de vote aux Canadiennes âgées d'au moins 21 ans, les membres de la Montreal Suffrage Association décident d'orienter leur action vers le Québec. Estimant la bataille à livrer difficile, voire impossible, elles demandent à leurs consoeurs canadiennes-françaises de se joindre à elles. En janvier 1922, leur volonté se concrétise par la création du Comité Provincial pour le Suffrage Féminin (CPSF). Le Comité est présidé conjointement par Walter Lyman et Marie Lacoste Gérin-Lajoie. Des femmes telles Idola Saint-Jean, Lady Drummond et Thérèse Forget Casgrain ainsi que des regroupements féminins comme le Montreal Women's Club et le Club libéral des femmes de Montréal y participent. Le mandat du CPSF consiste à faire déposer le plus tôt possible un projet de loi sur le suffrage féminin à l'Assemblée législative du Québec. La tactique employée est simple. À compter de 1922 et chaque année de 1927 à 1940, des suffragettes montréalaises se rendent à l'Assemblée législative pour rencontrer le Premier ministre et exposer le bien-fondé de leur cause. Elles effectuent pas moins de 14 « pèlerinages »  dans la capitale. Jusqu'en 1940, leur projet échoue. Toutefois, le CPSF, qui devient en 1928 la Ligue des droits de la femme, ne lâche pas prise. Il unit ses efforts à ceux de l'Alliance canadienne pour le vote des femmes fondée par Idola Saint-Jean. Parallèlement à leur action politique, la Ligue et l'Alliance mettent sur pied une vaste campagne d'éducation afin de persuader le public des effets positifs du vote des femmes pour la société québécoise. Cette éducation populaire se révèle une tâche plutôt difficile. Pour et contre Quand les premières féministes revendiquent le suffrage féminin, l'opinion publique estime que la place des femmes est au foyer, avec leurs enfants et leur mari. Dans le contexte nord-américain, anglophone et matérialiste, l'idéologie veut que les Canadiennes françaises assurent la survivance de leur « race »  et de ses valeurs, soit la langue française et la foi catholique. En d'autres termes, les femmes doivent oeuvrer dans la sphère privée et demeurer à l'abri de la vie publique. Les tenants de la vision dominante, épiscopat en tête, estiment que le droit de vote risque de saper les fondements de la société québécoise. De leur côté, Marie Lacoste Gérin-Lajoie et Idola Saint-Jean s'évertuent à répandre l'idée qu'en demandant le suffrage féminin, elles ne remettent pas en cause le rôle social traditionnel des femmes. Au contraire, disent-elles, grâce au vote des femmes, ces qualités dites féminines vont rayonner sur la scène publique. Par conséquent, les femmes vont contribuer à regénérer la société. Comme l'exprimait si bien Idola Saint-Jean à l'époque, « après tout, la société n'est que le foyer agrandi » . Au lieu de s'allier aux suffragettes pour assainir le gouvernement et la moralité sociale, certains bien-pensants croient que cette demande risque d'entacher la dignité féminine ou encore de « masculiniser »  les femmes. Plusieurs francophones partagent ces vues. Ainsi, Mme C. Lebeuf déclare dans le Journal de Françoise : « Il me semble que la femme perdrait tout son charme à aller voter; il ne lui resterait plus qu'à porter le pantalon. Adieu les belles jupes! »  Pour Henri Bourassa, fondateur du quotidien Le Devoir, les Canadiennes françaises risquent de devenir des « femmes publiques » , « de véritables femmes-hommes, des hybrides qui détruiraient la femme-mère et la femme-femme » . Dans ses élans les plus emportés, il soutient même qu'en votant, les femmes se métamorphoseraient en « hommasses » . « Elles voudront alors devenir députés, sénateurs, avocats » , écrit-il indigné. L'époux, maître et seigneur Les adversaires du suffrage féminin s'inquiètent. Depuis 1866, le Code civil a institué la soumission et la subordination de la femme mariée à son époux. Certaines femmes reprennent à leur compte la vision selon laquelle la femme « ne doit jamais s'exposer à venir en contradiction avec son maître et seigneur [...] car d'après le Code civil, elle lui doit obéissance complète, et doit le suivre partout » . On craint que certaines femmes annulent le vote de leur mari en se rendant aux urnes, mais on redoute aussi que le vote des femmes avantage les hommes mariés. En influençant le choix politique de leurs épouses, des maris chanceux se retrouveraient en effet avec deux votes à leur actif. « N'est-ce pas là une influence indue à laquelle on se doit de remédier? » , demande Mme Choquette. Certaines personnes soutiennent que le suffrage féminin sèmera des germes de discorde dans les ménages. À cet argument, Thérèse Casgrain répond : « S'il faut attendre à chaque élection pour que survienne une brouille chez les couples, les ménages québécois seront des plus heureux! »  Les adversaires du suffrage féminin font également valoir que les femmes ne comprennent rien à la politique et pourraient être tentées de voter pour le politicien le plus séduisant. Quelques-uns émettent l'idée d'accorder le droit de vote aux femmes instruites seulement. Les militantes et leurs adeptes réclament plutôt l'accessibilité des femmes à l'éducation pour qu'elles puissent exercer adéquatement leurs droits et s'acquitter de leurs devoirs en bonnes citoyennes. Le quotidien Le Matin, sous la plume d'Olivar Asselin, ne partage absolument pas cette vision. Le 11 février 1922, il écrit : « En outre, les quelques temps qu'elle consacrera à la politique, la femme n'y apportera qu'une intelligence relativement inférieure. »  À l'argument de cette soi-disant incapacité féminine de raisonner, Thérèse Casgrain avait déjà rétorqué dans Le Devoir du 10 février 1922 : « Si le suffrage ne devait être accordé qu'aux hommes de génie, bien peu le mériteraient. »  Malgré l'opposition et les défaites essuyées devant l'Assemblée législative de Québec, les suffragettes montréalaises demeurent convaincues de la validité de leur cause. Ainsi, en 1931, lorsque 47 députés sur 68 s'opposent au projet de loi sur le vote des femmes, Thérèse Casgrain affirme : « Le projet fut de nouveau défait; mais l'idée faisait quand même son chemin. »  Victoire prochaine Grâce aux campagnes de souscription et de propagande, et aux émissions radiophoniques régulières qu'elles animent sur les ondes de Radio-Canada et de CKAC, les militantes gagnent du terrain. Au fil des ans, elles réussissent à sensibiliser l'opinion publique québécoise à la nécessité d'accorder le droit de vote aux femmes. Si cette éventualité paraît de plus en plus probable, il reste un défi de taille à surmonter : convaincre les politiciens et le clergé. À cette époque, les autorités religieuses exercent une influence notable sur les hommes politiques et occupent une place déterminante dans le discours contre le droit de vote féminin. Malgré tout, les suffragettes tiennent bon. En juin 1939, pour la première fois dans l'histoire du Québec, des femmes participent au congrès d'orientation du Parti libéral. Sous la pression des militantes, une résolution inscrit dans le programme électoral l'intention d'accorder le suffrage féminin. Lorsque les libéraux d'Adélard Godbout accèdent au pouvoir, un projet de loi est de nouveau présenté à l'Assemblée législative. Cette fois, il obtient une majorité écrasante de 67 voix contre neuf (9). Le 25 avril 1940, le suffrage féminin figure enfin à la Gazette officielle du Québec. Citant un proverbe africain dans Perspectives, en 1980, Thérèse Casgrain résume ainsi l'épopée de la lutte pour le vote des femmes au Québec : « Si on y met le temps, on arrive à cuire un éléphant dans un petit pot!  » 
20. Ce texte est d'abord paru dans la revue Cap-aux-diamants, au printemps 1990. Nous le reproduisons ici avec la gracieuse permission de la revue. 21. Afin de respecter le texte original, nous reprenons le terme suffragettes. À la suite de recherches subséquentes, l'auteure nous a toutefois informées que le terme utilisé au Québec à l'époque était celui de suffragistes. En effet, les dirigeantes du mouvement au Québec ne voulaient pas être identifiées aux suffragettes plus radicales de l'Angleterre et des États-Unis.


Editeur : Fondation ConceptArt multimédia

Source : © Alliance des femmes de la francophonie canadienne