Aventures et vécu de femmes

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Volume 18 Numéro 1
Émilie Tremblay
Source : Archives du Yukon, coll. Veazie Wilson, 82/3.
Émilie Tremblay
Source : Archives du Yukon, coll. Veazie Wilson, 82/3.

Les aventures d'Émilie Tremblay au Yukon (1872-1949)

Angélique Bernard

Le Yukon, terre de magie et de mystère! Terre qui séduit, enivre et enchante! Une personne qui foule le sol de cette région du Grand Nord canadien se voit transformée à jamais. Le Yukon, devenu officiellement territoire du Canada en 1898, est la terre adoptive d'un bon nombre d'aventurières et d'aventuriers venus tenter leur chance dans les champs aurifères. La fameuse ruée vers l'or du Klondike à l'automne 1897 a grandement contribué à faire découvrir et connaître le Yukon dans le monde entier. Bien des gens y sont toutefois venus avant la période mouvementée de la ruée vers l'or. L'une de ces personnes est Émilie Fortin-Tremblay. Émilie Tremblay a joué un rôle important dans le développement de la ville de Dawson où elle et son mari habitaient. Elle a été aventurière, pionnière, femme d'affaires, mère adoptive et bonne Samaritaine. Émilie est arrivée au Yukon en 1894 en provenance de Cohoes, dans l'État de New York, après un long périple de 8 000 km. Elle a été la première Blanche à franchir le col Chilkoot, après avoir parcouru la piste dangereuse du même nom. Elle a été propriétaire d'un magasin de nouveautés et de vêtements pour femmes à Dawson. Elle s'est aussi engagée bénévolement dans la vie sociale de cette ville. Elle a été présidente de nombreux organismes pour l'avancement des femmes et de la population du Yukon. Elle a d'ailleurs reçu la médaille commémorative du couronnement du roi Georges VI pour son travail. Une fille du Lac-Saint-Jean Marie-Émilie Fortin est née le 4 janvier 1872 à Saint-Joseph d'Alma, au Lac-Saint-Jean, dans la province de Québec. Elle est la fille de Cléophas Fortin, un colon, et d'Émilienne Tremblay, une institutrice. Son parrain est Boniface Lemay et sa marraine, Dalvina Tremblay. La famille Fortin déménage à Chicoutimi à l'automne 1872, car Émilienne est l'une des institutrices à l'école du village. En 1874, la famille part pour Québec. Émilie fréquente pendant quelques années l'école élémentaire du couvent des Soeurs de la Congrégation, à Saint-Roch. En 1887, la famille Fortin émigre à Cohoes, dans l'État de New York. Émilie a alors 15 ans. En 1893, à l'âge de 21 ans, elle rencontre Pierre-Nolasque Tremblay, qui est de 11 ans son aîné. Pierre-Nolasque, surnommé Jack, est originaire de Sainte-Anne-de-Chicoutimi. Il se rend vite compte qu'il n'est pas fait pour la vie de fermier. Il quitte le Québec à 21 ans et part à l'aventure. Il aboutit au Yukon en 1886. C'est l'un des quatre premiers mineurs à trouver l'équivalent de 10 000 $ en or dans le ruisseau aurifère Miller3. Jack se rend à Cohoes en 1893 pour visiter sa famille et organiser la poursuite de ses travaux de prospection. C'est là qu'il rencontre Émilie. Jack raconte à cette « jeune fille douée d'un tempérament gai et enjoué et aux yeux espiègles4 »  des histoires merveilleuses sur le Yukon. Émilie, qui possède une vive imagination, décide alors de suivre son amoureux. Émilie se marie et part pour le Yukon Le couple se marie le 11 décembre 1893 en l'église Saint-Joseph de Cohoes. La cérémonie est célébrée par monseigneur Louis-Marcel Dugas. Après avoir visité de la famille à Montréal, à Québec et à Chicoutimi, les jeunes tourtereaux partent en voyage de noces le 5 mars 1894. Leur destination finale est la petite cabane en bois rond appartenant à Jack et située à Miller Creek, dans le nord du Yukon. L'entourage d'Émilie admire son courage et son audace. Jack et Émilie se rendent de New York à Seattle en train et de Seattle à Vancouver sur le bateau à vapeur Topeka. À la fin de mars 1894, ils arrivent à Juneau, en Alaska, où ils s'approvisionnent pour la prochaine étape du voyage. Ils forment un groupe d'expédition avec trois autochtones qui transportent les bagages, trois Canadiens à la recherche d'or et trois chiens. Qu'y a-t-il dans les bagages d'Émilie et de Jack? Une tente, un petit poêle à bois en tôle, deux plats, des assiettes, des ustensiles et des provisions. Ils naviguent sur le canal Lynn à bord du bateau à vapeur Rustler jusqu'à Skagway, Alaska. Ici, il n'y a plus de train ni de bateau à vapeur : il faut continuer la route à pied. Les huit aventuriers et les trois chiens se mettent en route en avril. Lors de l'arrêt au camp Sheep, la tente d'Émilie est ensevelie sous la neige. Émilie réussit à ouvrir un pan de la tente assez grand pour laisser sortir les chiens qui vont avertir les autres membres de l'équipe. Vers la fin d'avril, les membres de l'expédition empruntent la piste Chilkoot en suivant les chiques de tabac laissées sur la route comme points de repère par d'autres mineurs avant eux. La piste Chilkoot Bien que d'autres Blanches soient arrivées au Yukon depuis 1888 en remontant le fleuve Yukon, Émilie est la première Blanche à franchir le col Chilkoot et à atteindre Dawson en descendant le fleuve Yukon. « Je suis donc la première femme blanche à avoir franchi la Chilkoot Pass et parce que je suis Canadienne française, je veux garder cette petite gloire. C'est peu de chose si vous voulez, mais cela appartient à une Canadienne et je le garderai toujours5. »  La piste Chilkoot consiste en un sentier escarpé de 53 kilomètres commençant à Dyea, en Alaska, et se terminant au lac Bennett, en Colombie-Britannique. La piste traverse une chaîne de montagnes de la côte du Pacifique. Du lac Bennett, les gens construisent des radeaux ou toute autre embarcation pour descendre le fleuve Yukon jusqu'à Whitehorse, puis se rendent jusqu'aux champs aurifères du Yukon. Les Premières nations utilisaient la piste Chilkoot comme voie de commerce bien avant l'arrivée des Blancs. Cette piste constitue une route relativement courte entre la côte du Pacifique et l'intérieur des terres, mais c'est aussi la plus difficile d'accès. Jusqu'en 1880, les Tlingit étaient les seuls à la connaître et à l'emprunter6. Au début des années 1880, la Compagnie de la baie d'Hudson et divers groupes américains pénètrent le territoire. De 1896 à 1898, les chercheurs d'or entreprennent leur long périple vers le Klondike en empruntant la dangereuse piste Chilkoot. La piste traverse trois milieux naturels : la forêt pluviale, la toundra alpine et la forêt boréale. Le climat est frais et humide, et les heures d'ensoleillement sont courtes. La neige, la glace, la brume et les vents violents sont présents à longueur d'année. Les risques d'avalanche sont élevés. La piste est exigeante physiquement et mentalement, car il y a de nombreuses montées et descentes abruptes. L'ascension du col est très difficile. De nombreuses personnes ont abandonné leur matériel au bas des « escaliers dorés » , une pente de 45o qui mène au sommet du col Chilkoot où se situe la frontière entre les États-Unis et le Canada. Après 1898, à la suite d'un règlement du gouvernement fédéral, les prospecteurs d'or devaient avoir le matériel et les provisions nécessaires pour survivre un an dans le Nord, soit l'équivalent d'une tonne de vivres. Les chercheurs d'or devaient faire de 30 à 40 aller-retour pour transporter tout leur matériel au sommet. Chaque personne devait porter un poids d'environ 100 livres sur ses épaules! Les gendarmes de la Police à cheval du Nord-Ouest7, l'ancêtre de la Gendarmerie royale du Canada, veillaient à faire respecter le règlement. Heureusement pour eux, Émilie et Jack ne sont pas obligés de se soumettre à ces exigences en 1894! Les péripéties du voyage Bien qu'Émilie ait trouvé les privations et les premiers obstacles un peu difficiles, elle s'est habituée à sa nouvelle vie de plein air et d'aventures. Émilie a « marché, ramé, couché à la belle étoile et sous la pluie, dans de petits campements de fortune ou sous des tentes, sur des lits de branches de sapin [...], mais elle ne peut pas dire qu'elle a été malheureuse8 » . Au fil des semaines et au gré des contacts avec les guides, elle apprend l'anglais. Après l'ascension jusqu'au sommet et la traversée du col Chilkoot, la troupe marche jusqu'au lac Bennett. Elle y demeure quelques semaines en attendant la fonte des glaces. Les membres de l'expédition profitent de la pause pour faire du camping, chasser et apprêter la perdrix, l'ours et le porc-épic. Émilie se découvre de nouveaux goûts! Lorsque la glace fond à la mi-mai, ils franchissent Windy Arm, le lac Tagish, le lac Marsh, Canyon Miles et les rapides de Whitehorse dans une petite chaloupe qu'a fabriquée Jack. Émilie décide de se promener sur les berges escarpées le long des rapides de Whitehorse où plusieurs personnes ont perdu la vie : « La rivière est à cet endroit très resserrée entre deux hautes falaises verticales où les eaux se précipitent en bouillonnant9. »  Les membres de l'expédition arrivent à Whitehorse, le point de relais situé juste après les rapides (Whitehorse a remplacé Dawson en tant que capitale du Yukon en 1953). Jack et Émilie continuent le voyage en chaloupe sur la rivière Fiftymile, le lac Laberge et la rivière Lewes : « Cette partie du voyage, avec son magnifique panorama de collines et de montagnes aux parois rocheuses et la facilité de se laisser glisser à la vitesse du courant compensèrent amplement les fatigues encourues le long de la «Dyea Trail» (autre nom de la piste Chilkoot) 10. »  L'arrivée à la maison Après trois mois de voyage, plus de 8 000 km et de nombreuses péripéties, Jack et Émilie arrivent le 16 juin 1894 au petit poste de traite de Fortymile. C'est le principal centre au point de vue de la population et de l'industrie minière dans le Nord. Deux semaines plus tard, après avoir remonté la rivière Fortymile, passé par un canyon dangereux, atteint le ruisseau Moose, traversé des bois calcinés et enveloppés d'un nuage continuel de moustiques, et franchi un ruisseau de huit pieds de largeur, le couple s'installe dans la petite cabane en bois rond de Jack à Miller Creek, à 60 milles de Fortymile. Un poteau érigé au centre soutient le toit en terre, des bouteilles de bière font office de fenêtre et le plancher est divisé en deux parties : l'une de terre battue et l'autre de bois. Il y a un foyer et des lits superposés. Jack construit une chaise berceuse et une planche à laver. « Ce n'était pas riche, ni beau, mais c'était propre11 » , écrit Émilie. La vie dans le Nord et un voyage dans l'Est Pour l'aider à célébrer son premier Noël loin de sa famille, Émilie organise un souper pour une douzaine de mineurs et de prospecteurs de la région. Les gens répondent en grand nombre à l'invitation écrite sur des morceaux d'écorce de bouleau. Au menu : lapins farcis, rôti de caribou, haricots bruns bouillis, sardines du Roi Oscar, pommes de terre évaporées, beurre et pain sourdough, pouding aux prunes et gâteau12 » . La table est recouverte d'une jupe découpée qui sert de nappe et chaque invité doit apporter ses ustensiles. Au printemps 1895, le couple fait un jardin sur le toit de sa cabane et récolte des radis et de la laitue. La pente du toit permet un bon drainage, car la pluie ne le pénètre pas mais le durcit. La chaleur et les longues heures d'ensoleillement en été favorisent la croissance du potager. En septembre 1895, soit un peu plus d'un an après leur arrivée, Jack et Émilie retournent visiter leurs familles au Québec et aux États-Unis. Le voyage débute sur le bateau à vapeur Yukon qui navigue jusqu'à Saint Michael, en Alaska, sur la côte du détroit de Béring. Le couple visite ensuite l'Alaska pour le simple plaisir de découvrir de nouveaux endroits. Ils prennent le Bertha et voguent sur la mer de Béring jusqu'à Unalaska, dans les îles Aléoutiennes. D'Unalaska, le couple se rend à Sitka sur un ancien navire de guerre américain, le Dory, et s'arrête en chemin à l'île Kodiak et à Valdez. À Juneau, Émilie rend visite aux Soeurs de Sainte-Anne. Jack et Émilie se rendent ensuite à Seattle sur le navire Walla-Walla. En tout, le voyage dure 38 jours! De là, ils se rendent à Cohoes. Ils vont ensuite à Montréal, à Québec et à Sainte-Anne-de-Chicoutimi. Ils demeurent dans l'Est plus de deux ans. La ruée vers l'or du Klondike Le 16 août 1896, George Carmack et ses beaux-frères autochtones, Skookum Jim et Tagish Charley, découvrent de l'or par accident sur le bord du ruisseau Bonanza, un tributaire de la rivière Klondike (le Jour de la Découverte est maintenant une grande fête annuelle célébrée le 18 août à Dawson). La Discovery Claim est la première concession revendiquée au Klondike, au sud de la ville de Dawson. La nouvelle se répand dans les environs et les chercheurs sur place réclament d'autres concessions. Durant la première année, la découverte de l'or ne touche que les habitants du Nord. Mais à l'été 1897, l'arrivée de mineurs avec des sacs remplis d'or à Seattle, à San Francisco, à Vancouver et à Victoria, et la publicité qui s'ensuit, déclenche la ruée vers l'or. Près de 100 000 chercheurs d'or amateurs laissent tout tomber et partent pour le Yukon durant les mois suivants. C'est, dit-on, la ruée vers l'or la plus importante de tous les temps! La fièvre de l'or s'empare de l'Amérique du Nord et du monde entier. Des maires, des médecins, des banquiers, des chômeurs s'improvisent chercheurs d'or et s'embarquent pour la grande aventure. Des gens qui n'ont jamais touché à une pelle et qui n'ont jamais passé une nuit à la belle étoile achètent du matériel et rêvent d'une concession qui leur rapporterait beaucoup, beaucoup d'argent! La majorité d'entre eux ne connaissent pas les exigences de la vie dans le Nord, ni les rigueurs du climat yukonnais et n'ont aucune expérience du travail d'exploration minière. Un petit nombre de ces personnes étaient des femmes. Elles sont venues au Yukon pour les mêmes raisons que les hommes, c'est-à-dire pour devenir riches, vivre l'aventure et goûter l'excitation de la ruée vers l'or. Elles exerçaient les métiers de cuisinières, de blanchisseuses, d'infirmières, de médecins, de commerçantes, de journalistes, de religieuses, d'enseignantes, de voyageuses et de prospectrices. De nombreux chercheurs et chercheuses d'or ont établi des concessions, mais peu sont devenus riches. Parmi ceux qui se sont enrichis, certains ont récolté le gros lot. En effet, plus de « 500 millions de dollars ont été retirés du ruisseau Bonanza et des alentours13 » , là où se trouvait la première concession. Le deuxième voyage d'Émilie au Yukon En mars 1898, soit plus de deux ans et demi après avoir quitté la cabane de Miller Creek, Jack et Émilie repartent pour le Klondike avec des membres de la famille de Jack et des connaissances de Cohoes qui ont attrapé la fièvre de l'or. L'équipe se rend sur la côte ouest rapidement, car la ruée bat son plein! Ils arrivent en vue du col Chilkoot à la fin de l'hiver 1898. Au camp Sheep, ils sont témoins d'une avalanche qui ensevelit 74 mineurs. Émilie aide le Dr Brown à ressusciter un homme en le piquant avec des aiguilles, tandis que d'autres hommes le frictionnent avec de la neige et de la moutarde. Émilie participe aussi à la recherche des corps. Émilie et Jack s'installent à Dawson, parce que des chercheurs d'or occupent leur cabane sur le ruisseau Miller. De 1898 à 1913, Jack travaille comme prospecteur, exploiteur de mines et surintendant de l'exploitation minière sur des concessions des ruisseaux Bonanza et Eldorado. Émilie le suit d'un campement minier à l'autre. À la suite de difficultés financières, ils reviennent à Dawson. La vie à Dawson Au plus fort de la ruée vers l'or, Dawson et la région du Klondike comptent plus de 30 000 habitants, ce qui en fait la plus grande communauté à l'est de Winnipeg et au nord de Seattle. Dawson est une ville de tentes, de boue et de terrains marécageux. La première messe de minuit au Klondike est célébrée en 1898. À une température de -55 ºC, les gens se réunissent sous une tente munie d'un plancher et de bancs en planches sans dossier. Jack construit une crèche en bouleau et en sapin qu'Émilie décore. La tente déborde de gens! Une des soeurs d'Émilie participe à l'un des premiers mariages au Yukon14. Marie Fortin reçoit un télégramme de son fiancé, Onésime Gravel, un neveu de Jack, qui l'invite à le rejoindre au Klondike. Elle quitte Cohoes, aux États-Unis, et arrive à Dawson le 21 juin 190015. Les jeunes amoureux se marient quatre jours plus tard. Quatre-vingts invités, tous des mineurs, assistent à la cérémonie. Les jeunes mariés sont bénis par le père Desmarais sous une petite « tente-chapelle » . Les proches et les amis d'Émilie lui demandent comment elle peut se souvenir des détails. Elle répond : « C'est facile pourtant, car ces petits événements se sont passés dans un cadre et dans des circonstances tels qu'il est impossible de les oublier16. »  La ruée vers l'or du Klondike déclenche toute une série de découvertes minières dans la région. Après 1900, plus de la moitié des habitants quittent le territoire pour d'autres paradis, notamment Nome et les rives de la rivière Tanana, tous deux en Alaska. Départ pour l'Europe En 1906, Jack a fait assez d'économies pour partir en Europe avec Émilie durant quatre mois. Ils voyagent en première classe sur le transatlantique français La Provence. Rendus en France, ils demeurent chez M. Aubert, un ancien mineur du Klondike qui a acheté un énorme château avec l'or extrait en 1898. En Italie, le couple rend visite au pape Pie X et reçoit sa bénédiction. Jack et Émilie visitent aussi la Belgique. À leur retour d'Europe, ils vont passer quelque temps au Saguenay. Une fois rentrée au Yukon, Émilie avoue qu'elle préfère la compagnie des gens de Dawson à celle de la haute société européenne. Selon elle, les gens du Yukon ont le coeur généreux et honnête; ils témoignent de la vraie fraternité du Nord. Émilie ouvre un magasin Émilie et Jack se rendent d'un emplacement minier à l'autre jusqu'en 1913, date à laquelle Émilie, maintenant âgée de 41 ans, ouvre un magasin de vêtements pour dames à Dawson. Ce magasin, Madame Tremblay's Store, situé au coin de la 3e Avenue et de la rue King, est aujourd'hui un monument protégé par Parcs Canada. Émilie le dirige durant 27 ans. Durant ces 27 années, le couple achète un yacht et passe chaque fin de semaine de l'autre côté du fleuve dans sa maison d'été de Sunnydale. Pendant les hivers, Jack apprend à sculpter les différentes pierres que l'on trouve dans les couches gelées de sable et de gravier du Klondike. Le 16 juillet 1935, à 75 ans, Jack Tremblay meurt dans sa cabane. Il est entouré de sa femme et de ses neveux, nièces, frères et soeurs. Les funérailles ont lieu le 18, à l'église catholique de Dawson. Les gens lui donnent alors le surnom de Grand vieil homme du Yukon (Grand Old Man of the Yukon). Émilie en est fière, car, dit-elle, « mon mari, en tant que catholique et Canadien français le méritait bien, et ce titre, accordé par des Anglais d'ordinaire si parcimonieux à notre égard, n'en a que plus de valeur17 » . À la mort de Jack, les journaux du Klondike font son éloge. Ce plus ancien résidant de la région de Dawson était en effet reconnu pour ses grandes qualités. Son courage et sa charité hors du commun en ont fait un héros. Modeste, il ne songeait pas à faire parade de ses gestes de charité ou de ses exploits. Il jouissait d'une grande considération de la part des citoyens et citoyennes de Dawson. Une grande tournée avec tous les honneurs Émilie, qui n'a pas quitté le Yukon depuis son voyage en Europe 30 ans auparavant, entreprend un long voyage! Maintenant âgée de 64 ans, elle passe les cinq prochaines années à visiter sa famille et ses connaissances au Québec et aux États-Unis. Voyager est plus facile qu'au tournant du siècle. Après avoir pris l'avion de Dawson à Whitehorse, Émilie traverse le col White en train et se rend à Skagway. Elle monte ensuite sur le bateau Norah jusqu'à Vancouver. De là, elle se rend à Seattle où elle est l'invitée d'honneur lors des banquets organisés par la Société des Dames du Nord doré (Ladies of the Golden North Society) et les Filles des pionniers de l'Alaska et du Yukon (Daughters of the Alaska-Yukon Pioneers). Émilie se rend à San Francisco en voiture avec des amis et remonte ensuite la côte du Pacifique en passant par Oakland, Santa Rosa, Eureka, Portland et Aberdeen. De retour à Seattle puis à Vancouver, elle se dirige vers l'est du Canada en train. Elle s'arrête à Banff et au lac Louise. Elle demeure trois semaines à Montréal pour visiter sa famille. Elle visite l'une de ses soeurs, Marie Gravel (née Fortin), à Chicoutimi. Lors de son passage à Québec, elle effectue un pèlerinage à Sainte-Anne-de-Beaupré. Elle se rend dans l'État de New York voir ses soeurs et sa parenté à Schenectady, à Cohoes, à Troy et à New York. Partout où elle s'arrête, Émilie est reçue comme une reine. Tout le monde est content de la revoir et veut entendre les récits de sa vie dans le Grand Nord canadien. En 1940, la grande tournée se termine et Émilie rentre au Yukon. De Vancouver, elle prend le bateau Louise et s'arrête à Prince Rupert. Elle arrive à Skagway et prend le train jusqu'à Whitehorse. Elle retourne à Dawson sur le bateau Casca. Émilie profite de la commodité de tous ces moyens de transport! L'engagement communautaire d'Émilie Malgré ses nombreuses occupations, Émilie a su trouver du temps pour s'engager dans la communauté. Durant la Première Guerre mondiale, elle tricote 263 paires de chaussettes pour les soldats et elle en offre plusieurs en cadeau à la population de Dawson. En 1922, elle fonde la Société des Dames du Nord doré et elle en devient la première présidente. En 1927, elle est élue présidente de la Société des pionnières du Yukon (Yukon Women Pioneers Society). Ces deux regroupements sont des clubs sociaux où les femmes font du travail de charité et organisent des collectes de fonds pour aider les veuves de guerre et les enfants pauvres. Ces deux sociétés remettent à Émilie une médaille d'or pour la remercier de tous les services rendus à la population du Klondike. Émilie s'occupe des bazars et des repas annuels de l'église catholique Sainte-Marie; elle décore un arbre de Noël pour les mineurs de la région de Dawson; elle prépare des tartes et des gâteaux pour amasser des fonds pour les pauvres. La maison des Tremblay est très chaleureuse et la compagnie du couple, très recherchée. Tout le monde - voyageurs, missionnaires, veuves et orphelins - est bien accueilli chez les Tremblay! En 1935, Émilie devient membre à vie de l'Ordre impérial des filles de l'Empire. En 1937, elle reçoit la médaille commémorative du couronnement du roi Georges VI. Émilie reçoit également le titre de « Mère des missionnaires du Klondike »  pour la remercier de son aide. Chaque fois qu'un nouveau missionnaire arrive à Dawson, Émilie ne manque pas l'occasion de l'inviter à la maison. Elle a aussi reçu les titres de sage-femme, d'infirmière et de bonne Samaritaine. Elle a baptisé de nombreux enfants18 et a adopté une nièce, qui s'est occupée du magasin. Elle a été la marraine de 25 enfants de descendance européenne, métisse et autochtone. Une vie qui se termine bien Le 23 septembre 1940, à 68 ans, Émilie Tremblay épouse en toute intimité Louis Lagrois, pionnier de la ruée vers l'or de 1898. Émilie vend son commerce et déménage dans la cabane de M. Lagrois à Grand Forks, un village situé au confluent des ruisseaux Bonanza et Eldorado, à 27 kilomètres de Dawson. Le couple vit paisiblement dans sa cabane d'une pièce. M. Lagrois a fait preuve de sagesse et il a économisé un peu. Émilie et Louis se rendent à San Francisco du 15 au 18 août 1946 pour participer au congrès annuel des pionniers et pionnières de la ruée vers l'or du Klondike. Plus de 200 personnes du Canada et des États-Unis y assistent. Émilie est une invitée remarquée. On louange son courage et sa ténacité. À l'âge de 75 ans, Émilie déménage à Victoria, en Colombie-Britannique, dans une maison de retraite. Deux ans plus tard, le 22 avril 1949, elle meurt du cancer. Émilie repose aux côtés de son premier mari, Jack Tremblay, dans les terres du Klondike, son pays de prédilection. En reconnaissance de son rôle historique, l'école de langue française de Whitehorse porte le nom d'École Émilie-Tremblay. On a aussi créé le prix Tremblay-Létourneau19. Ce prix est remis à une personne francophone du Yukon qui s'est illustrée par son engagement bénévole envers le développement de la communauté. Émilie a donné toutes ses médailles et tous ses souvenirs du Yukon au musée du Saguenay. Après une vie aussi bien remplie, elle a bien mérité son surnom de « Dame du Nord doré » .
3. Le ruisseau Miller est situé à 100 kilomètres du fort Forty Miles. Il se jette dans le ruisseau Sixty Miles qui, lui, se jette dans le fleuve Yukon. 4. M. Bobillier, Une pionnière du Yukon, Madame Émilie Tremblay, p. 8. 5. Ibid., p. 10. 6. « Avant la ruée vers l'or, Dyea [au tout début de la piste Chilkoot] était un petit village autochtone habité en permanence par les Tlingit ou Chilkat. Les Chilkat formaient une tribu puissante et riche qui avait le monopole du commerce effectué entre les autochtones de la côte et ceux des terres intérieures. Chaque année, ils franchissaient le col, transportant huile de poisson, coquilles de mye et poisson séché. Ils pratiquaient le troc avec les Tutchone, les Tagish et d'autres tribus indiennes de l'intérieur en échange de cuivre, de peaux d'animaux et de vêtements de peau. Après l'arrivée des Européens au début du XIXe siècle, les articles échangés se diversifièrent pour inclure des calicots, des fusils, de la farine et du tabac. » , Environnement Canada, Service des parcs, Lieu historique national de la Piste-Chilkoot, Guide de randonneur, p. 2. 7. La Police à cheval du Nord-Ouest est créée en 1873. Le roi d'Angleterre, Édouard VII, ajoute au nom du corps policier le qualificatif « royale »  en 1904. En 1920, la Police montée se joint à la police nationale pour former la Gendarmerie royale du Canada. 8. M. Bobillier, op. cit., p. 5. 9. Ibid., p. 20. 10. Ibid., p. 23. 11. Ibid., p. 30. 12. Ibid., p. 34. 13. Patrimoine canadien, Guide des parcs nationaux du Yukon, p. 20. 14. Comme la vie est rude au Yukon, il n'y a pas beaucoup de femmes. De nombreux mineurs sont célibataires ou ont laissé leur épouse dans le Sud. Peu de mariages sont célébrés. 15. Les documents de l'époque révèlent qu'Onésime avait rencontré sa future femme avant de venir au Yukon et laissent supposer que le couple avait parlé de mariage avant le départ d'Onésime pour le Yukon. 16. M. Bobillier, op. cit., p. 51. 17. Ibid., p. 66. 18. Émilie n'avait pas reçu de mandat des autorités religieuses, mais elle et Jack étaient tellement respectés dans la communauté de Dawson que les gens venaient la voir pour faire baptiser leurs enfants. Le fait que les prêtres et les missionnaires s'arrêtaient à la maison des Tremblay contribuait à légitimer le rôle d'Émilie. 19. Le prix est remis depuis 1997 par l'Association franco-yukonnaise. Il souligne aussi la contribution d'Oscar Létourneau, un pionnier des camps nordiques de Dawson, de Mayo, etc. Oscar a participé aux grandes découvertes de gisements d'or et d'argent dans la région de Mayo-Keno. Il a contribué aussi au développement de Mayo en participant à la vie communautaire (il animait les soirées dansantes du Nouvel An).


Editeur : Fondation ConceptArt multimédia

Source : © Alliance des femmes de la francophonie canadienne