Dans l'attente des procès

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Volume 16 Numéro 7

Hargne de la presse anglo-protestante (Hiver 1875)

Clarence LeBreton

Les 24 hommes de Caraquet qui avaient été mis sous les verrous dans la prison du comté à Bathurst en janvier 1875 vont attendre huit mois avant de comparaître devant un juge. Ils doivent répondre à des accusations d'avoir participé à une émeute et au meurtre de John Gifford. Certains accusés ont été relâchés sous caution. En revanche, aucun des neuf accusés du meurtre ne bénéficiera de liberté provisoire. C'est en prison qu'ils languissent pendant tout ce temps. Mais qu'en est-il de Louis Mailloux ? Quelqu'un sera-t-il accusé de la mort de cet homme ? Dans ce cas, la justice locale est très expéditive. L'enquête du coroner, menée par Joseph Sewell, est brève, et le rapport aussi. L'essentiel se lit comme suit :
[...] qu'un homme inconnu avait un pistolet chargé de poudre à canon et d'une balle de plomb, que ledit inconnu a déchargé ledit pistolet et ladite balle a atteint ledit Lewis Mallieau [sic] au front, et perforations du cerveau, ledit Lewis Mallieau est mort sur le coup1.
Une fois la cause du décès de Mailloux établie, aucune accusation ne sera portée. Il a trouvé la mort dans un incident entravant le cours normal de la justice, soit de servir des mandats d'arrestation à six individus pour l'émeute survenue le 15 janvier précédent. Mailloux, devenu avec le temps héros et symbole de la lutte pour des écoles catholiques, ne fait donc plus partie des procédures légales à l'époque qui nous concerne. Cependant, dans les jours qui suivent le tragique événement survenu dans la maison d'André Albert, la presse anglo-protestante du Nouveau-Brunswick s'acharne contre nos infortunés Acadiens du nord de la province, notamment contre la population de Caraquet. La mort de John Gifford produit le même effet dans les milieux anglophones de la province que celle de Thomas Scott, exécuté par Riel et ses concitoyens métis du Manitoba en 1869. Dès le lendemain de la mort tragique de Gifford, le Daily News de St. John sonne la charge avec un article intitulé : « The Rowdies Kill a Sheriff Assistant2 » par lequel le lectorat est informé de la conduite répréhensible des « Caraquet Ruffians » ; et de poursuivre le journal :
Il ne peut y avoir d'opinions divergentes parmi les gens respectueux des lois au sujet de la voie à suivre maintenant en ce qui concerne les brutes de Caraquet. Faisant usage de violence, ils ont interrompu des assemblées paisibles tenues conformément à la loi à des fins tout à fait légales. Ils ont violemment assailli des fonctionnaires chargés de l'application des lois scolaires et les ont obligés à fuir pour sauver leur vie. Ils se sont promenés en troupe d'une maison à l'autre en terrifiant leurs occupants avec des menaces effroyables et en leur extorquant de l'argent. En groupe nombreux et armé, ils ont assiégé le domicile d'un membre du gouvernement provincial et, finalement, ils ont tué, de façon délibérée et en s'acharnant, un homme loyal qui était à ce moment-là un représentant de la loi, dont les services avaient été requis légalement.
Les citoyens du Nouveau-Brunswick insisteront pour que la loi soit appliquée et maintenue en vigueur à tout prix3. Le jour suivant, soit le 29 janvier, le Daily Telegraph poursuit sur la lancée du News en publiant un long article intitulé « The Caraquet Tragedy4 » dans lequel on affirme qu'il y a eu préméditation et que les émeutiers ont soigneusement planifié leur action pour faire entrave au travail des représentants de la loi à Caraquet le mercredi 27 janvier. On accuse même le curé d'être responsable du fâcheux incident :
Nous faisons ici référence au clergé qui n'a pas levé le petit doigt pour préserver la paix [...] que les émeutiers ont assisté à la messe dominicale et entendu un sermon prononcé par le célébrant, le curé Pelletier, retournant le jour suivant [les émeutiers] en force chez M. Young avec un esprit de vengeance5.
Dix jours plus tard, la presse anglophone continue de marteler le même message. Dans un article intitulé : « The Murdered Gifford », le Daily News termine son texte par une épitaphe qui en dit long sur la différence de perception entre les protestants anglophones et les catholiques français dans le conflit qui les oppose :
«Le jeune Gifford avait l'étoffe d'un héros, et c'est en tentant d'accomplir un acte héroïque qu'il a perdu la vie6. »
Mais passons. Cette revue de presse pourrait se poursuivre pendant plusieurs mois que nous en serions toujours à décrire la même subjectivité d'une société qui se sert du malheur de l'autre et de sa vulnérabilité pour se donner raison7.
1. « Coroner inquest on the death of Lewis Mallieau », Caraquet, 30th january 1875, Webster Manuscripts collection, pkt. 139, S8. 2. St. John Daily News, le 28 janvier 1875. 3. Ibid. 4. The Daily Teleghaph, le 25 janvier 1875. 5. Ibid. 6. St. John Daily News, le 5 février 1875. 7. L'un des journaux les plus agressifs dans ses attaques contre les émeutiers était le New Brunswick Reporter and Fredericton Advertiser, surtout dans son édition du 3 février 1875 où l'on qualifie les émeutiers de « French poltrons ».

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