La révolte

« Retour | Archives Carrousel
Volume 16 Numéro 5
Maison de James G.C Blackhall dans laquelle eut lieu le tumulte dans la matinée du 15 janvier 1875. Cette maison fut transportée et restaurée au Village historique acadien en 1976.
Collection privée de l'auteur
Maison de James G.C Blackhall dans laquelle eut lieu le tumulte dans la matinée du 15 janvier 1875. Cette maison fut transportée et restaurée au Village historique acadien en 1976.
Collection privée de l'auteur

L'émeute à Caraquet (18 janvier 1875)

Clarence LeBreton

L'article 23 de la Common School Act était très précis :
« Nulle personne ne sera autorisée à voter à quelque réunion scolaire sur quelque sujet que ce soit, à moins qu'elle ne soit un payeur de taxe [,..] et à moins qu'elle n'ait payé la taxe scolaire qui lui aura été imposée pour l'année précédant cette réunion. »
Les paroissiens de Caraquet qui refusent de payer leurs taxes se rendent donc à la réunion du 14 janvier, sachant très bien qu'ils n'ont pas le droit de vote sur aucune question qui sera soulevée. C'est précisément ce qui arrive dès le début de la réunion. Une motion d'un commissaire propose que Philip Duval1 assure la présidence de l'assemblée. La majorité de l'assistance se prononce contre la motion, mais leur objection n'est pas retenue, car ils n'ont pas le droit de participer aux délibérations. Duval prend le siège de la présidence et déclare l'assemblée ouverte. C'en est trop ! Selon certains témoins oculaires, trois hommes de l'assistance se lèvent, vont en avant, extirpent Duval de son siège et l'entraînent vers la porte d'une manière brusque et peu courtoise2. Pendant ce temps, un paroissien de Caraquet, dénommé Fabien Lebouthillier, arrache les papiers que Blackhall tient dans ses mains et lui indique aussi la sortie. Dans la cohue qui s'ensuit, la réunion se termine sans vraiment avoir eu lieu. Ceux qui restent en cette fin de réunion soutiennent qu'il faut prendre les choses en main et s'assurer que ce ne soient pas Blackhall, Rive ni Sewell qui mènent les destinées scolaires à Caraquet. On craint, chez les catholiques de Caraquet, que les anglophones ne tiennent une autre réunion secrète. Ils pourraient alors décider entre eux de mesures à prendre à l'encontre de la volonté de la majorité, comme ce fut le cas lors de la réunion du 3 janvier présidée par Robert Young, où aucun catholique n'avait été invité. Dès le lendemain, un groupe d'hommes qui ont assisté à la réunion sabotée la veille se rendent à l'école3. Ils se heurtent à une porte fermée à clef. Nous sommes le 15 janvier, 10 heures du matin. On décide sur-le-champ de se rendre chez Blackhall, voisin de l'école, pour lui demander les clefs afin de tenir une réunion entre catholiques. Mais ce dernier refuse. Pendant qu'on discute de choses et d'autres, quelques-uns quittent la demeure de Blackhall, pour se rendre au magasin des Robin où ils achètent un gallon de rhum. Cette boisson leur fut vendue par le commis Walter Hammond ; Edward Romeril le confirmera lors du procès4. Puis, ils retournent rejoindre ceux qui sont restés chez Blackhall ; le groupe compte alors près de cinquante hommes5. Vraisemblablement enhardis par le rhum et le nombre grossissant de supporters, nos révoltés exigent de Blackhall sa signature sur un document : ce n'est ni plus ni moins qu'une lettre de démission par laquelle Blackhall s'engage à ne plus s'occuper d'affaires scolaires. Le ton monte, des fenêtres volent en éclats, le poêle est renversé ; il y a danger d'incendie. Quelques-uns se précipitent à l'extérieur, prennent de la neige et la jettent sur les tisons répandus sur le plancher. Devant la tournure des événements, Blackhall abdique et signe le papier. La troupe quitte enfin sa demeure. Par la suite, on apprend que Philip Rive a aussi démissionné comme commissaire scolaire ; il ne souhaite certes pas ce genre de visite chez lui. En partant de chez Blackhall, on se rend aux demeures de Martin Haché et Stanislas Légère, deux Acadiens qui ont payé leurs taxes et qu'on surnomme Les Bourbons. On tente de les intimider pour leur faire signer un autre papier établissant qu'ils s'opposent à la loi scolaire en vigueur. En plus, on exige un dollar de Martin Haché, tout comme on va réclamer quatre dollars de M. Ahier, commis chez M. Alexandre (Fruings), qu'il crédite au compte de Fabien Lebouthillier6. L'un des derniers endroits visités par les révoltés en ce 15 janvier est le magasin et la demeure de Robert Young ; ce dernier se trouve dans la capitale provinciale, Fredericton. Au magasin, ils sont accueillis par le commis Colson Hubbard, parent de Sarah Hubbard, l'épouse de Robert Young. Ils achètent quelques provisions et du rhum, et menacent de faire un mauvais parti à Hubert Blanchard, employé des Young, qui a payé sa taxe scolaire. Lors de son témoignage, Blanchard déclarera « qu'il avait eu plus de peur que de mal7 ». Par ailleurs, chez Young, Colson Hubbard identifie les leaders de cette manifestation. Il s'agit de Joseph Chiasson et des quatre frères Mailloux, Philias, Bernard, Joseph et Louis ; ce sont de rudes gaillards8. Lorsqu'ils se dispersent en cette fin de journée du 15 janvier 1875, aucun d'eux ne se doute, ou pis encore, n'est conscient des conséquences de ses gestes. Ils ont certes à coeur leur religion et leurs droits en tant que catholiques ; ils veulent une éducation chrétienne pour leurs enfants. Mais ils n'ont aucune idée de l'ampleur de la réaction qu'auront leurs victimes. Leur périple aux magasins des marchands pour obtenir du rhum et du whisky sera interprété comme un signe qu'ils se préparaient à perdre le contrôle de leurs actes, menaçant ainsi l'ordre établi. Chose certaine, ils ne savent pas qu'au moment où ils quittent la propriété de Robert Young, l'épouse de ce dernier fait parvenir un télégramme à son mari qui revient de Fredericton ; il en recevra copie lors de son passage dans la région de Sackville9. Ce télégramme illustre l'impact de la journée du 15 janvier sur la minorité anglo-protestante du village et pave la voie aux événements subséquents. Tout d'abord, il est envoyé par une femme qui a peur. Elle est très alarmiste :
« [...] Ils menacent de t'enlever la vie dès que tu arriveras [...]10 »
Et de poursuivre l'épouse effrayée :
« S'ils se rassemblent et se procurent de la boisson, comme d'habitude lorsqu'ils se rencontrent, ils ne savent pas où s'arrêter [...]11 »
Cette femme est consciente que la boisson a fait son effet et que les événements de la journée peuvent se reproduire sans que personne ne puisse en prédire les conséquences. Le rhum de l'époque n'était pas de la piquette ! Et la colère de ces braves pêcheurs non plus ! C'est cependant la dernière partie du télégramme qui est la plus révélatrice de l'état d'esprit des anglophones de Caraquet. Elle nous fait comprendre beaucoup mieux les réactions de Robert Young et compagnie dans les jours qui vont suivre :
« Ils disent qu'après en avoir fini avec toi ils vont se rendre chez tous les marchands et les obliger à brûler tous les comptes et hypothèques12. »
Qui sont exactement ces gens qui menacent, selon madame Young, de faire brûler toutes les hypothèques et les livres de comptes des marchands ? La réponse se cache sur la liste des noms de ceux qui furent accusés pour émeute le 15 janvier 1875. Voici le nom de nos 24 émeutiers :
Bernard, Luc, Prudent, Gédéon, André, Agapit et Stanislas Albert ; Philias Mailloux ; Gustave, Éloi et Gervais Lanteigne ; Fabien et Joseph Lebouthillier ; Gervais, Jean-Louis et Joseph Chiasson ; Louis et Moïse Parisé ; Sinaï et Jean-Louis Paulin ; Xavier Chenard ; Pierre Frigault ; Gustave Gallien ; Joseph Duguay.
Ils sont pour la plupart d'origine normande, pêcheurs et endettés envers les marchands anglo-protestants. Pas un seul ne provient du haut de la paroisse, où vivent les purs, tels les Dugas, Cormier, Légère, Landry ou Thériault. Ces braves Acadiens, vantés par Mgr Plessis pour leurs vertus, ne participent pas aux événements du 15 janvier. Dans le cadre de notre histoire, a-t-on affaire à deux sociétés dans Caraquet ? L'une agricole, obéissante et spectatrice ; l'autre vivant de la pêche, endettée et révoltée ? Mais un fait demeure : c'est cette dernière qui menace les intérêts des marchands anglophones du village et qui pousse Sarah Young à avertir son mari sur un ton qui frise l'hystérie. L'histoire nous a donné au cours des siècles beaucoup d'exemples où le paysan, trop pressuré par son seigneur, se fâche et détruit tout ce qui appartient à celui qui l'exploite ; cela s'appelle une jacquerie. Bon nombre d'indices pourraient nous inciter à examiner cette hypothèse dans le cas de l'émeute à Caraquet, le 15 janvier 1875. Mais poursuivons... Contre toute attente, lorsque Robert Young reçoit le fameux télégramme envoyé par son épouse, il ne se rend pas tout de suite à Caraquet, mais plutôt chez son ami et collègue, l'honorable William Kelly, à Chatham. Il arrive finalement chez lui le vendredi 22 janvier, une semaine exactement après les événements qui ont secoué plusieurs membres de la minorité anglo-protestante du village. Pendant la semaine qui vient de s'écouler, la presse anglophone de la province, à l'exception du Morning Freeman de St. John, a publié plusieurs articles très hostiles à l'endroit des gens de Caraquet. On y trouve des titres du genre : « The Caraquet Mob », « The Anti-School Law Crusade Country », « Mob Violence in Caraqucet13. » Le ton de ces articles est d'une sévérité qui laisse présager que les incidents du 15 n'ont pas été pris à la légère par la majorité anglophone de la province :
Il est à espérer que ces « brutes » ne sont pas aussi désespérées qu'elles tentent de le faire croire. Cependant, leur façon de parler peut fort bien éveiller la témérité chez des citoyens du Nouveau-Brunswick respectueux des lois ; et si leur folie repose sur quelque plan et les mène à commettre d'autres sottises, ils devront être traités de manière à ce qu'ils comprennent que le Nouveau-Brunswick n'est pas encore mûr pour la Commune pas plus que pour un régime de terreur à la Riel ou Lépine14.
Pour sa part, le seul journal francophone du Nouveau-Brunswick, Le Moniteur Acadien, commente l'incident avec beaucoup plus de retenue ; mais il est pris à partie par la presse anglophone :
Citation 23 Le Moniteur Acadien rit carrément dans sa barbe devant les agissements des militants de Caraquet. Mais il essaie de dissimuler sa satisfaction en prétendant mettre en doute le rapport de ces actes présenté au public par des témoins oculaires fiables15.
Terminons cette courte revue de presse avec l'extrait d'un article du Daily Telegraph de St. John. Il illustre bien les sentiments de la majorité anglo-protestante du Nouveau-Brunswick à l'égard de la population francophone du nord de la province :
Quand on songe à l'ignorance profonde qui afflige la majorité des habitants du comté de Gloucester, c'est la pitié plutôt que la rage qui semble le sentiment le plus approprié à avoir [...] La présence d'une population si négligée ne pouvait qu'être favorable à l'exercice de l'autorité d'ecclésiastiques belliqueux et de politiciens téméraires, et entre les efforts du prêtre [le curé Pelletier] et les discours et les écrits enflammés du président de la Chambre des communes [T. Anglin, député de Gloucester], les gens ont été maintenus dans une constante agitation et n'ont pas reculé devant les délits à commettre. De fait, depuis déjà plusieurs années, ce comté est célèbre pour ses crimes, résultat obligé de l'ignorance crasse d'une population manipulée par des agitateurs fourbes qui ne cherchent qu'à maintenir ou accroître leur influence personnelle, même au détriment de l'ordre publicl6.
Difficile de trouver mieux comme écrit pour exciter les plus bas instincts et raffermir les préjugés d'une population anglophone, protestante et, disons-le, francophobe. C'est dans ce climat que Robert Young rentre chez lui le 22 janvier, après avoir passé quelques jours à Chatham.
1. Philip Duval (1840-192 1), originaire de l'Île Jersey, vint s'établir à Caraquet où il prit pour épouse Suzanne Cormier le 18 octobre 1866. Il était de religion méthodiste. Voir Fidèle Thériault, p. 163. 2. Voir G. Stanley, « The Caraquet Riot », dans Acadiensis, vol. 11, no 1, p. 21-38, et « La révolte de Caraquet », Discours, prononcé par Fidèle Thériault, le 15 août 1986 à Caraquet, p. 5. 3. Cette école était située sur l'emplacement actuel du garage Ultramar, en face de la place Caraquet. La maison de J. Blackhall était située à l'arrière de cette école. 4. « Témoignages » de Walter Hammond et d'Edward Romeril, lors du procès pour émeute le 24 septembre 1875 et reproduits dans Le Moniteur Acadien, le 30 septembre 1875. 5. Tous les témoignages, lors des procès pour émeute et meurtre, ont été rapportés dans Le Moniteur Acadien de septembre à décembre 1875. C'est dans ce journal que nous avons puisé nos informations, tout en les comparant avec les manuscrits de la Collection Webster du Musée du Nouveau-Brunswick à St. John, Pkt 139, S40. 6. A. Savoie, « Deuxième étude sur l'émeute de Caraquet 1875 », p. 10. Voir aussi Le Moniteur Acadien du 30 septembre 1875. 7. « Témoignage de Hubert Blanchard », le 24 septembre 1875 dans Le Moniteur Acadien du 30 septembre 1875. 8. Ibid. 9. G. Stanley, op. cit., p. 83. 10. The Morning Freeman, le 28 janvier 1875. 11. Ibid. 12. Ibid. (Selon certaines sources, ce n'est pas Sarah Young qui aurait formulé le télégramme, mais Philip Rive. La dernière partie de ce message révèle en effet une préoccupation de marchand.) 13. The St. John Daily News, éditions du 16, 18, 19 et 23 janvier 1875. 14. Ibid., 19 janvier 1875. 15. Ibid., le 23 janvier 1875. 16. The Daily Telegraph, le 18 janvier 1875.

Mandats d'arrestation contre les émeutiers (23 janvier 1875)
Des mandats d'arrestation contre 24 émeutiers de Caraquet sont remis au shérif le samedi 23 janvier, soit deux jours avant la manifestation du lundi.