Des écoles sans Dieu

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Volume 16 Numéro 1
George E. King, premier ministre et grand architecte de la Common School Act de 1871, Source : APNB, p.37-138.
George E. King, premier ministre et grand architecte de la Common School Act de 1871, Source : APNB, p.37-138.

Projet de loi pour sur la réforme du système scolaire au Nouveau-Brunswick (1871)

Clarence LeBreton

Lors de l'ouverture des travaux de l'Assemblée législative du Nouveau-Brunswick, en février 1871, le discours du Trône que prononce le lieutenant-gouverneur a de quoi éveiller des craintes chez bon nombre de catholiques de la province. En effet, Son Excellence Lemuel A. Wilmot déclare que le gouvernement introduira, durant la présente session parlementaire, un projet de loi portant sur une réforme du système scolaire. Sans en connaître toute la portée, tous savent cependant qu'il s'agit d'établir un système scolaire non confessionnel, c'est-à-dire des écoles neutres. Et d'ajouter le lieutenant-gouverneur : « [...] que tous autres projets de loi qui seront introduits durant la présente session seront d'importance secondaire à celui de l'éducation1 » L'idée d'entreprendre une réforme scolaire au Nouveau-Brunswick n'est une surprise pour personne en cet hiver de 1871. Dès 1869, un projet de loi avait été élaboré et même publié ; mais il n'avait pas été introduit sur le parquet de la Chambre. À la session parlementaire suivante, soit au printemps de 1870, ce projet de loi est finalement introduit, puis retiré du feuilleton à la dernière minute. Cette tergiversation du parti gouvernemental est de nature toute politique. Les élections sont prévues pour le mois de juin suivant, et le gouvernement que dirige George Edwin King ne veut pas réduire ses chances d'être réélu. Une controverse sur l'éducation serait certes néfaste. Les journaux catholiques, tels le Morning Freeman de St. John et le Moniteur Acadien de Shediac, avaient déjà sonné le tocsin pour avertir leurs lecteurs de l'éventualité qu'une telle loi soit adoptée par les membres de l'Assemblée législative du Nouveau-Brunswick2. La manoeuvre du premier ministre George E. King porte des fruits. Durant la campagne électorale qui suit, la question scolaire n'est pas soulevée sur la place publique. King et son parti gouvernemental sont reportés au pouvoir sans avoir à justifier ou à promouvoir une réforme scolaire. Bien installé aux commandes de l'appareil gouvernemental de la province, George King n'hésitera plus à introduire une réforme scolaire au Nouveau-Brunswick. L'annonce que l'Assemblée législative devra examiner un projet de loi en vue d'une réforme scolaire se fait donc par l'entremise du discours du Trône, le 16 février 1871. Introduit le 12 avril, le projet de loi 87 jette la consternation chez les députés catholiques, tant Acadiens qu'Irlandais. La réforme proposée est exhaustive : plus de 60 articles ; les pires appréhensions de la population catholique de la province se confirment. Taxation, réglementation des manuels, certification des professeurs, et surtout l'article 60 du projet de loi qui stipule :
« Que toutes les écoles visées par les dispositions de cette loi soient non confessionnelles. »3
Le débat, entre les députés catholiques opposés au projet de loi et ceux qui appuient la réforme dirigée par le premier ministre lui-même, s'annonce virulent. Minoritaires dans cette Assemblée législative, nos députés catholiques vont aussi être témoins d'une manoeuvre politique qui ne laissera guère de doute sur l'issue de ce débat. Coup de théâtre ! N'étant pas assuré de l'appui de plusieurs députés anglo-protestants, le gouvernement dirigé par King démissionne, malgré sa victoire électorale de l'année précédente. Certains ruent dans les brancards ; on procède donc à la formation d'un gouvernement de coalition. King demeurera procureur général, gardant ainsi les coudées franches pour piloter le projet de loi sur la réforme scolaire. Le siège du premier ministre sera occupé par le député du comté de York, George Hatheway. Cependant, on doit ajourner les travaux de la Chambre. L'entrée de Hatheway au cabinet, c'est-à-dire à l'exécutif, exige que ce dernier soit à nouveau présenté et confirmé par les électeurs de son comté. Hatheway sera élu par acclamation le 26 mars 1871. La Chambre pourra donc reprendre ses travaux et procéder à l'adoption de la Common School Act. C'est le 24 avril que commence l'étude du projet de loi en comité plénier de la Chambre. Seuls six députés s'y opposent. Plusieurs votes nominaux sur les différents articles ont lieu en avril et en mai. Le 5 mai, le projet de loi est finalement adopté. La prochaine étape est l'étude au Conseil législatif, où personne n'entrevoit de difficultés quant à l'adoption de ce bill par cette Chambre haute. Mais attention ! Le climat entourant cette question scolaire se détériore dans la province et comme les douze membres du Conseil législatif en sont conscients, plusieurs amendements sont proposés en réponse aux doléances de la minorité catholique. Les tenants de la modération ne parviennent toutefois pas à amender le projet de loi que l'Assemblée législative leur a soumis. Lorsqu'on procède au vote relatif au projet de loi dans son intégralité le 16 mai 1871, six membres du Conseil l'appuient et six s'y opposent ; il est donc adopté. Signalons que Robert Young, celui-là même qui sera blâmé pour plusieurs faits et gestes anticatholiques pendant les années qui vont suivre, figure parmi ceux qui votent contre la Common School Act au Conseil legislative5. Reste alors à recevoir la sanction royale pour que la Common School Act devienne loi provinciale, ce qui fut fait par le lieutenant-gouverneur lors de la cérémonie de clôture des travaux de l'Assemblée législative, dès le lendemain, soit le 17 mai 1871.
1. J. Hannay, History of New Brunswick, vol. II, p. 294. 2. Le Moniteur Acadien, voir les articles du 15 avril et du 22 juillet 1870. 3. APNB, Statuts Province of New Brunswick, « An act relating to Common School », 34e Victoria, 1871, chapitre XXL, p. 159. 4. Le Moniteur Acadien, le 26 mai 1871. 5. Le Moniteur Acadien, le 26 mai 1871. Ceux qui ont voté contre la Common School Act au Conseil législatif étaient McInverney, Harrington, Robinson, Owen, Young et Perley. Ceux en faveur étaient Lewis, Todd, Ryan, Chandler, Jones et Beveridge.

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