Hier l'Acadie

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Volume 13 Numéro 8
Construction « d'Aboiteaux ».
Source : ministère de l'Éducation N.-É.
Construction « d'Aboiteaux ».
Source : ministère de l'Éducation N.-É.

Les défricheurs d'eau

À l'époque de la colonisation française en Acadie, l'agriculture représente sans contredit le moyen de subsistance par excellence. Il n'est donc pas surprenant de constater que, dès 1607, Poutrincourt apporte à la Cour de France des produits agricoles cultivés en Nouvelle-France tels le blé d'Inde, le blé, l'orge et l'avoine. Mais ce sont surtout les troupeaux de bovins qui font la richesse des Acadiens et l'envie de leurs voisins. Même s'il demeure relativement semblable à l'habitant de la Nouvelle-France, l'habitant acadien demeure le spécialiste incontesté de la culture des marais. Contrairement à l'habitant canadien, il ne défriche pas les terres hautes, au point où des contemporains le disent paresseux. On l'affuble du nom de « défricheur d'eau ». Cette méthode d'utiliser les terres basses, fertilisées ici par les grandes marées, est empruntée à la Mère patrie, surtout dans la région de la Saintonge, où l'on profite déjà de ce mode de culture inspiré des Hollandais. Ainsi on ménage les terres hautes, généralement boisées : tant qu'il y a de la place ! De plus, les rapports avec les Micmacs sont d'autant simplifiés que l'on n'empiète pas sur la forêt, leur territoire. On appelle « aboiteau » l'instrument installé dans la levée et « les aboiteaux », tout ce système d'assèchement des marais en vue de les rendre cultivables. Selon un plan défini à l'avance, il faut d'abord creuser dans le marais les canaux d'assèchement, eux-mêmes reliés à un canal central plus gros qui se déverse dans la rivière. Avec la terre glaise prise au marais convoité, on construit de chaque côté du canal des digues ou remparts d'environ sept pieds de haut. Bâtie en talus et recouverte de « parments », cette levée est très solide et peut, moyennant un entretien raisonnable, durer des années. Les « parments » sont des mottes de terre couvertes de gazon dont on recouvre uniformément la levée de haut en bas. Les racines, devenues après un an ou deux inexpugnables, produisent un gazon luxuriant contribuant à solidifier la levée. À certains endroits dans la levée, on laisse un passage pour un canal acheminant l'eau qui passe à travers l'aboiteau installé à cet endroit précis. Fait de madriers de violon ou de mélèze chevillés les uns aux autres, l'aboiteau large de dix ou douze pouces peut mesurer jusqu'à vingt pieds. C'est une dalle étroite et rectangulaire formant un tunnel, munie à l'une de ses extrémités d'une porte ou clapet, installée de façon à laisser s'écouler à marée basse l'eau emprisonnée dans les canaux. La marée montante exerce une pression sur la porte, empêchant celle-ci de s'ouvrir pour laisser pénétrer l'eau de la mer. Il faut que cette écluse soit solidement fixée à l'intérieur de la levée pour remplir efficacement son rôle. On doit aussi surveiller très attentivement l'état de la levée et garder les canaux libres de tout débris tels que les restes de foin et la glace. Des brèches permettraient à l'eau de mer de se répandre sur les prés. Un des points intéressants de cette méthode de culture reste son aspect communal. Les terres marécageuses sont généralement réparties entre les membres d'un village ou d'une communauté. L'entretien des aboiteaux revêt donc un caractère social. Lorsqu'il y a une brèche dans une levée et que la marée montante menace d'inonder, chacun va avec ses voisins la « rapiécer ». Puisque chacun est propriétaire d'une partie du pré, le danger menace tous les habitants. La surveillance et l'entretien des prés et des aboiteaux sont donc de première importance puisque le mauvais fonctionnement d'un élément de cet ensemble peut endommager tout le système. Les prés sont cultivés de façon intensive en ancienne Acadie jusqu'en 1755, c'est-à-dire qu'on y sème des céréales et certains légumes. La Déportation vient tout bouleverser. Les Acadiens réinstallés dans le Nord-Est du Nouveau-Brunswick ont pour principale préoccupation leur survie. Démunis de tout, ils entrevoient la possibilité de vivre de la pêche. La venue de compagnies tels les Robin et les Fruing, alliée à une situation d'urgence qu'on peut facilement imaginer après la Déportation, les contraint à combiner pêche et agriculture. Par contre, la production agricole du Nord-Est de la province ne sera jamais comparable à celle du Nord-Ouest, du Sud-Est ou encore de l'île-du-Prince-Édouard. C'est vers cette époque que sont aménagés les prés voisins de la Rivière du Nord, à proximité de Caraquet. On n'y fera jamais la culture, mais plutôt la récolte du foin de pré composé d'une quinzaine d'espèces végétales. Légèrement salé, ce fourrage est excellent pour l'alimentation du cheptel. De plus, autre avantage, il reste vert tard dans la saison. Le foin coupé est entreposé dehors sur des « chafauds à foin » dans les prés. On va le chercher une fois la glace prise car ces marais très humides, dont le sol composé de glaise recouverte de tourbe retient l'eau, ne sont pas accessibles aux animaux de trait. L'humidité du sol est d'ailleurs responsable du fait qu'on ne fera jamais de culture dans ces marais de la Rivière du Nord. Toute une technique, une tradition, une manière de vivre sont attachées à la culture des prés. Ce métier de « défricheur d'eau », vieux comme l'Acadie et en quelque sorte unique à celle-ci, est aujourd'hui disparu.


Editeur : Fondation ConceptArt multimédia